C'était la coutume de cette époque: à tous les dîners de noce, les jeunes gens du voisinage se présentaient ainsi déguisés, sous le prétexte d'amuser les invités.

Ils continuaient à faire les fous, embrassant les filles qu'ils blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du vin et de la brioche. Et, après qu'ils eurent bu et mangé, dans l'étroit espace libre ils dansèrent avec des hurlements de sauvages, des entrechats formidables.

Mais les convives commençaient à s'ennuyer à table. Mon père alluma la lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'à la grange où, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement de bottes de paille, s'installèrent le vieux maigre avec sa vielle et le joufflu au nez cassé avec sa musette. La lanterne, accrochée très haut, donnait une clarté bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurité, avaient un air inquiétant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs: masques et convives tournaient à qui mieux mieux ou s'agitaient en cadence dans les multiples figures de la bourrée. Adossés au tas de gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous courions de-ci, de-là, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment où nous étions sages, mon parrain et sa femme nous taquinèrent.

—Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre.

Et comme nous baissions la tête sans répondre, mon parrain reprit:

—Allons, Tiennon, attrape la Thérèse et fais-la tourner…

Il y mit de l'insistance, et malgré notre confusion il nous fallut partir. La tête nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui nous rejetaient à droite et à gauche; mais nous allâmes jusqu'au bout quand même. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la Thérèse,—ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai m'avait donné de l'audace et je me mêlai ensuite à presque toutes les danses.

La lanterne ayant usé son combustible s'éteignit soudain; dans la grange enténébrée, ce furent des cris d'effroi et de gaieté, des bousculades et des rires—coupés d'exclamations ironiques.

—Baptiste, gare ta femme!

—Louis, je te vole la Claudine!