Ma mère, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus moyen de suffire si je voulais me mettre déjà à «manger de l'argent». Je finis pourtant par obtenir quarante sous.
Là-dessus, je pars la tête haute, content comme un roi, faisant bouffer ma blouse avec orgueil. Après la messe j'aborde franchement Boulois, du Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitués. Nous nous trouvons bientôt cinq ou six attablés ensemble. Et, non sans étonnement, j'entends les autres rappeler d'anciennes débauches et passer une revue des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires désobligeants ou ironiques.
A la suite de la salle d'auberge, il y avait une salle de danse où préludèrent bientôt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez cassé avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades.
Les filles entraient par une porte latérale donnant sur une ruelle. Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits châles gris ou bruns croisés sur la poitrine et tombant en pointe derrière le dos. Leurs bonnets de lingerie blanche étaient recouverts de chapeaux de paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thérèse Parnière est là, belle gasille de seize ans toujours blonde et fraîche, très développée. Familier avec elle plus qu'avec aucune autre, je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me lance comme un ancien…
Cela dure jusqu'au moment où s'esquivent les dernières filles. Alors c'est déjà presque la nuit. Nous avons très faim; nous demandons du pain et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est englouti… On s'offre le café, puis la goutte. Jamais je n'avais bu autant… Je vois comme en un rêve l'agitation de la salle, les groupes qui, autour des tables, lèvent leurs verres et font du potin. Lorsqu'on se lève enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais Boulois a la bonne idée de me saisir par le bras—et quand nous nous quittons, à proximité du Parizet, je puis me tirer d'affaire seul, l'air m'ayant remis d'aplomb…
Chez nous, je pénètre avec fracas dans la cuisine enténébrée, tout le monde couché dès huit heures.
Je bute dans un banc qui s'affale à grand bruit et me prends à monologuer:
—Eh bien, quoi, on dort déjà? C'est pas une vie! Pas sommeil, moi!
Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frère Louis s'éveillent en criant. Maman se lève ainsi que ma belle-sœur Claudine: je cherche à les embrasser.
—Il est soûl! déclarent-elles de compagnie.