La mère me prépare à manger en gémissant, parce que j'avais dépensé si bêtement ce pauvre argent qui donne tant de peine à gagner. La Claudine donne le sein à son petit dernier, puis le remet dans son berceau et, tout en le berçant, chante pour l'apaiser:
Dodo, le petit, dodo…
Le petit mignon voudrait bien dormir:
Son petit sommeil ne peut pas venir.
Dodo, le petit, dodo…
Mais ni les reproches de ma mère, ni ses regrets, ni la mélopée de ma belle-sœur, ni les cris de l'enfant, ne peuvent m'émouvoir. Je fais le pantin plus que de raison; je tiens tout le monde éveillé pendant une grande heure… Après quoi, m'étant couché, je dormis profondément jusqu'au matin.
Au travail, le lendemain, mes frères se gaussèrent à cause de ma triste mine et parce qu'il me fallut aller boire au fossé—tellement j'avais la bouche chaude.
Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitôt. A Pâques, on m'octroya vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fête patronale, en juin, pour attraper une autre pièce de quarante sous.
Heureusement, on savait à cette époque s'amuser sans argent—en organisant à la belle saison des bals champêtres, qu'on appelait les «vijons» et, en hiver, des «veillées».