Les vijons se tenaient le dimanche soir à quelque carrefour ombreux et gazonné. Jeunes filles et jeunes garçons s'y rendaient en bande—et aussi des gens mariés, des vieillards, des enfants. Si l'on pouvait avoir un berlironneur quelconque, on dansait jusqu'à satiété,—les vieux même y allant de leur bourrée. A défaut de musiciens, les plus dévoués chantaient ou sifflotaient des airs, et ça marchait tout de même.

Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bandés devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre chose dans le même goût. On assemblait force gages, rachetés par des «pénitences» plus ou moins baroques—et l'on riait bien.

Les hommes sérieux à qui ces plaisirs-là semblaient trop enfantins s'adonnaient aux quilles ou aux «neuf trous» sur des pistes voisines.

Les amoureux, par exemple, ne pouvaient guère s'isoler… Avec tout ce monde, la chose eût été remarquée et commentée sans bienveillance. Tout se passait sagement à ces réunions de grand jour.

Les veillées d'hiver donnaient souvent plus de liberté. On se réunissait tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre. Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait—de même qu'aux vijons… Au départ, après la poêlée de châtaignes offerte par ceux de la maison, on avait parfois la chance de servir de guide, dans l'obscurité, à l'élue de son cœur, ce qui était tout à fait charmant.


Ainsi m'arriva-t-il d'être le «conducteur» de Thérèse Parnière, la voisine de la Bourdrie. Depuis ma première sortie chez Vassenat, pour ne pas dire depuis la noce de mes frères, je me sentais attiré vers elle. Aux vijons et aux veillées, j'étais son danseur attitré et, par des pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes sentiments. Mais à nos rencontres, en dehors de ces réunions, je ne trouvais rien à lui dire que des banalités sur la température et le mauvais état des chemins; et pourtant Dieu sait si mon cœur battait vite!

Ce dimanche-là, il y avait veillée à Suippière et je m'y étais rendu seul de chez nous;—la Catherine, souffrante, n'avait pas voulu m'accompagner et mes frères sortaient rarement depuis leur mariage. Thérèse et son frère Bastien y représentaient la Bourdrie. Je prévoyais qu'au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond, de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence qu'il serait embarrassé à cause de sa sœur.

—Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il.

Et moi d'avouer que j'en avais le très grand désir. Il répondit en riant: