Sans doute je n'avais rien à regretter… Mais c'est tout de même ennuyeux de se dire qu'on a causé la mort d'un homme—fors le cas où c'est une action très méritoire: mon oncle Toinot était si fier d'avoir tué un Russe! Souvent me sont revenus à la pensée les détails de cette triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonné ma vie, mais il m'a longtemps harcelé, troublé…

Après l'événement, je ne tardai pas à rompre avec la Thérèse. Ses parents m'ayant mis en demeure de l'épouser tout de suite ou de ne plus la fréquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien ce qu'ils espéraient.

Six mois après, elle devint la femme de l'aîné des Simon, de l'un des lâches qui accompagnaient le petit Barret au «rendez-vous des sorciers». La noce eut lieu la semaine même où on l'enterra. La vie a de bien cruelles ironies…

XIV

Il se passa chez nous, pendant notre seconde année de séjour à la Billette, deux événements familiaux très graves: la mort de ma grand'mère et le départ de ma sœur Catherine.

Ma grand'mère avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon père la trouva affalée au bord d'un fossé, le côté gauche inerte, la langue pâteuse. On la transporta sur son lit d'où elle ne bougea plus. Elle articulait obstinément des sons incompréhensibles qui devaient être des phrases et se mettait en colère parce que nous ne pouvions la comprendre. Il fallait toujours quelqu'un à côté d'elle pour lui donner satisfaction dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait beaucoup. Et nul mieux à espérer!

Bien souvent j'entendais prononcer à ma mère ou à l'une de mes belles-sœurs des phrases comme celle-ci:

—Savoir si ça va durer longtemps?

A quoi une autre répondait:

—Ce n'est pas à souhaiter!