Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutôt dure à mon enfance, une affection bien profonde, j'étais quand même peiné de ces dialogues où perçait le désir de sa mort. Quand nous étions à table, je portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'étreignait de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou bien remuant les lèvres pour des articulations informes, pénibles. Souvent j'abrégeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger dehors, parce qu'en sa présence ça me devenait impossible.
Je trouve qu'un des bons avantages des fortunés est d'avoir des appartements de plusieurs pièces,—chaque ménage, sinon chaque personne, ayant sa chambre propre, son intimité distincte. Au moins, ils peuvent être malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pièce des maisonnées pauvres, c'est tous les spectacles mêlés, la misère de chacun s'étalant aux yeux de tous sans possibilité contraire.
C'est ainsi qu'à côté de ma grand'mère se mourant, mes petits neveux clamaient leur joie d'être au monde, l'assommaient de leurs jeux bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indifférente à l'agonie d'une vieille femme paralysée!
Elle passa fin octobre, à la suite d'une seconde attaque, après une journée seulement de souffrances plus vives.
Sitôt qu'elle fut morte, on arrêta l'horloge et on jeta dehors l'eau du seau de la «bassie» où son âme avait dû se baigner avant que de s'élever vers les régions célestes.
Je fus vivement impressionné par ce premier deuil. Terreur de la mort vue de près, sentiment complexe où se mêlaient la curiosité, la pitié, le dégoût… A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa rigidité dernière, cette créature qui avait tenu une si grande place dans le rayon familier de mon existence.
Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalières de la maisonnée; les repas eurent lieu aux mêmes heures, en face de ce lit dont les rideaux tirés masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de mystère la bougie qui brûlait à proximité, sur une petite table, près du bol d'eau bénite où trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant de faire l'attelée quotidienne de labour. Mon frère Louis s'en fut à Agonges prévenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla déclarer le décès à la mairie et s'entendre avec le curé pour l'heure de l'enterrement. Je fus chargé, moi, de recruter des porteurs dans le voisinage.
Rentré du bourg, mon parrain travailla à la mise au point d'un araire neuf, et il me fallut lui aider. La besogne terminée, il dit, l'air satisfait:
—Il y a assez longtemps qu'il était en chantier, cet ariau! J'avais bien besoin d'une journée comme ça…