Ce sentiment de tranquille égoïsme me peina un peu. On s'attendrît aisément quand on est jeune. Plus tard,—même à l'âge qu'avait alors mon parrain,—je fus bien aussi pratique que lui.


Le lendemain, nous étions une trentaine à suivre, dans l'épais brouillard froid, le char à bœufs qui portait la bière. A l'entrée du bourg, on la déposa sur deux chaises empruntées dans une maison. Il fallut attendre là un grand quart d'heure. Le curé enfin venu récita quelques prières—et l'on se mit en route vers l'église, la bière portée maintenant par quatre hommes, avec des bâtons qu'ils passaient dans une serviette suspendue à leur cou.

De la même façon, après la cérémonie, on parvint au cimetière. Là, au moment de l'aspersion finale, ma mère et mes belles-sœurs de pleurer, de sangloter sans fin,—ce qui ne fut pas sans me causer une surprise profonde étant donné leur crainte si souvent manifestée de voir la disparue «durer trop longtemps». Je compris que ces sanglots ne survenaient que pour la forme, parce qu'il était d'usage d'en faire entendre à ce moment.

Pour moi, les quelques larmes qui brouillèrent mes yeux au moment de la descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mérite d'être sincères.

Quand tout fut terminé, les parents d'Agonges vinrent déjeuner chez nous. On avait fait quelques préparatifs, acheté du vin et un morceau de viande pour la soupe; ma mère ajouta une omelette. Le repas dura longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans quelles conditions il avait tué son Russe! C'est que tous les rassemblements se terminent à peu près de la même manière, qu'ils soient motivés par un mariage, un baptême, un deuil ou par tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures à table, on en arrive fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donne le beau rôle et en tourne d'autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées… Hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises!

De ce repas funèbre, seules, les chansons furent bannies.


Peu de temps après la mort de ma grand'mère ma sœur Catherine nous quitta donc pour aller servir à Moulins chez une parente de Mme Boutry.

La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique, elle avait plu tout de suite à la dame qui la demandait fréquemment pour venir en aide à la bonne. Ma sœur prit goût à ce qu'elle faisait et voyait faire dans cette maison; elle adopta bientôt les manières polies et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint même à prendre une certaine familiarité respectueuse avec les Boutry qui lui témoignaient de la bonté.