Elle aimait un garçon de Meillers, André Gaussin, à ce moment au service, à qui elle avait juré d'être fidèle. Depuis quatre ans déjà elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser… Gaussin lui écrivait trois fois par an: au premier janvier, dans le cours du printemps, à la fin de l'été. La Catherine attendait avec impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup d'ennuis,—car elle ne savait à qui s'adresser pour les faire lire, ni pour faire écrire les réponses. Or, après quelques mois, les propriétaires, mis au fait de son roman, s'étaient chargés de tout. Et, jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette pensée de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se trouvait dressé déjà. Ils pourraient, une fois mariés, se placer ensemble et gagner beaucoup.

La Catherine s'habitua peu à peu à cette idée qui, de prime abord, l'avait effrayée par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant mieux que les belles-sœurs lui reprochaient de délaisser le travail de la ferme pour celui des maîtres. C'est ainsi qu'elle partit pour Moulins, courant novembre—passant outre à l'opposition de nos parents, mais approuvée par son fiancé enthousiaste.

XV

Le bourg de Saint-Menoux s'étendait en longueur, assez important, et possédait une demi-douzaine d'auberges dont l'une avec billard et l'autre avec jeu de quilles,—sans compter que l'on dansait à deux endroits aux grands jours.

Depuis ma rupture avec Thérèse je sortais assez régulièrement chaque quinzaine, non sans demander à chaque fois une pièce de quarante sous à mes parents… Ils ne me l'accordaient jamais sans me faire une morale que j'écoutais tête basse, nerveux et agacé. Des fois ils ne me donnaient que vingt sous, ou même rien du tout. Alors, furieux, je parlais de les laisser en plan et d'aller me louer ailleurs…

Nous étions cinq ou six de la classe prochaine à nous fréquenter et nous avions pris goût au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres, de rentrer tard et passablement éméchés. Dans ces moments nous n'étions pas d'humeur accommodante—surtout à l'égard de «ceux du bourg».

«Ceux du bourg», c'étaient les jeunes ouvriers des différents corps d'état: forgerons, tailleurs, menuisiers, maçons, etc. Il y avait entre eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient dédaigneusement les laboureux ou les bounhoummes. Nous les dénommions, nous, les faiseux d'embarras, à cause de leur air de se ficher du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur français et sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur auberge attitrée comme nous avions la nôtre, et on ne s'aventurait guère les uns chez les autres sans qu'une dispute s'ensuivît.

Ce dimanche de décembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le matin, se trouvèrent être déjà en train sitôt après la messe. Ils vinrent pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe dit:

—Pas de bourgeois avec nous!

—Soyez tranquilles, bounhoummes, nous avons de l'argent pour nos mises! repartit l'un d'eux.