J'avais la larme à l'œil en dénouant l'étreinte de leurs menottes, mais ma décision n'en fut pas ébranlée.

D'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard la situation imposait ma sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe communautaire.


J'allai donc à la foire de Souvigny, avec un épi de froment sur mon chapeau, et m'engageai à l'année dans un domaine d'Autry, à Fontbonnet, pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'était, à l'époque, le prix des bons domestiques.

Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu ému de la tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait…

XVI

Il est nécessaire de changer pour apprécier justement les bons côtés de sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalière, les meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conçoit pas qu'elles puissent ne plus être; seuls, les ennuis frappent qu'on s'imagine être moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir les avantages qu'on n'appréciait pas et il montre que les embêtements se retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre.

Je fus à même de constater cela les premières semaines de mon séjour à Fontbonnet, et il y eut des heures où je regrettai ma famille. Je finis pourtant par m'habituer et même par me trouver mieux que chez nous, en raison de l'indépendance absolue dont je jouissais aux heures libres. Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir, j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour inciter à la sagesse!

J'employai mes dimanches d'été à flânocher dans la campagne et dans la forêt,—car le domaine côtoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y avait par là une maison forestière où résidait un garde déjà vieux, le père Giraud, avec qui je ne tardai pas à me lier. J'eus l'occasion de lui aider à couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairières de la forêt, à moissonner un carré de blé au bas de son jardin, à rentrer des fagots et des bûches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de vin et je restais avec lui une bonne partie de la journée.

Le père Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait souvent, une fille mariée à un verrier de Souvigny, et une seconde fille encore à la maison,—brune aux yeux sombres, au teint bistré, à l'air froid et distant comme sa mère. J'étais peu familier avec les deux femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait être d'une situation trop supérieure à la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur elle.