Je témoignais de l'amitié par contre à la servante qui était avec moi à Fontbonnet,—maigriote à l'air ingénu, nantie des plus belles dents du monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait pas mauvais caractère. J'aurais peut-être pu prendre à son endroit des idées pour le bon motif si elle eût été de famille honorable. Mais sa mère, bonne à tout faire chez un commerçant veuf, avait eu trois enfants et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles lorsqu'on faisait allusion à ses origines.
Pour moi, domestique de par ma seule volonté, c'eût été déchoir que de me marier avec une servante. Seules, les filles de métayers étaient de mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je épouser une bâtarde:—c'était à l'époque bien plus mal porté qu'à présent, et ma mère aurait fait joli…
Si donc je ne m'arrêtais pas à l'idée du mariage avec Suzanne, je rêvais fort d'en faire ma maîtresse…
A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de bonnes parties l'année d'avant affirmaient mordre à volonté au fruit défendu. Ils citaient même les filles qu'ils avaient eues—et, à beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donné le bon Dieu sans confession tellement elles paraissaient réservées et sages. A chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforçais de participer à la conversation, du ton le plus enjoué, comme quelqu'un qui connaît ça depuis longtemps. En assaisonnant à point quelques phrases des autres et en posant au blasé on peut toujours faire illusion… Au résumé, j'étais bien neuf et naïf encore, et j'avais un grand désir de ne l'être plus…
Je m'efforçai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami, comme de lui éviter les plus mauvaises besognes aux champs—et, à la maison, d'aller à sa place quérir l'eau et le bois quand il m'était possible. Elle ne tarda guère à répondre à ces attentions par un intérêt croissant. Je ne «marquais» pas trop mal, d'ailleurs:—de taille moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile… Ma foi, le hasard nous ayant mis en présence un soir, à la brune, dans l'étable aux vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion que la Thérèse, jadis… Elle en parut si heureuse que je crus la sentir défaillir dans mes bras. Cependant le pas du maître circulant aux alentours dénoua notre étreinte…
Mais un dimanche que nous étions seuls à la maison, je me remis à lui conter fleurette et, après des préambules peut-être trop courts, je tentai de glisser ma main sous ses jupes… Surprise! je n'eus plus devant moi qu'une petite bête furieuse. De toute la force de son bras nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta… Puis, s'étant mise en défense derrière le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante:
—Salaud, va! C'est pour ça que vous me flattiez; vous vouliez vous amuser de moi… J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le saurez… Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je préviens tout de suite la bourgeoise!
—Méchante!… Méchante!… fis-je bêtement, non sans caresser d'un geste machinal ma joue cuisante.
—C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu radoucie. Ça vous apprendra à me respecter!