Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir à l'assaut de cette vertu trop farouche. Un réveil de conscience me montra d'ailleurs combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me sentis coupable et méprisable, et m'efforçai de regagner la confiance de Suzanne en continuant à me montrer prévenant, bon camarade, sans plus me permettre la moindre privauté. Ce «vouloir» intime, autant que sa riposte énergique, détermina ma nouvelle attitude.


A la ferme voisine de Giverny une autre servante déjà vieillotte, aux allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu beaucoup d'aventures. De la Billette même, j'avais entendu parler de cette Hélène facile. Ici c'était bien autre chose! Au travail, entre hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour s'égayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui couraient sur son compte.

—Elle n'en refuse que deux, disait le maître, celui qui ne veut pas et celui qui ne peut pas…

Je souhaitais fort la connaître mieux.

Un jour, comme nous étions en train de déjeuner, elle vint justement à Fontbonnet pour réclamer trois taureaux depuis la veille échappés du pâturage. Elle s'assit sans façon, causa de tout avec assurance et répondit du tac au tac aux blagues du maître et de ses fils. Le hasard voulut qu'elle sortît en même temps que moi et, dehors, seul à seule, je lui servis quelques «bêtises» choisies parmi les plus raides que je connusse. Ce dont elle ne fut pas troublée le moins du monde; je crois bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.

La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant, je m'en fus rôder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimulé dans un carré de maïs voisin de la cour, je vis bientôt Hélène qui s'en revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un brin de toilette, pour détacher les vaches et les démarrer vers la pâture. Cinq minutes plus tard, les bâtiments n'étant plus en vue, je me trouvai comme par hasard sur son passage.

—Tiens, vous êtes par là? fit-elle, l'air étonné.

—Oui, je me promène pour ma santé.

—Eh bien, si vous voulez venir m'aider à garder les vaches?