Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net leur contrariété de ce que je n'aie rien du tout. Eux donnaient à leur fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en argent,—ce qui était beau pour l'époque.

—Obtenez de votre père une somme égale; il vous doit bien cela, puisqu'il ne vous a pas racheté. A cette condition, nous consentirons au mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave garçon.

Cet accueil favorable des parents m'étonna presque autant que celui de Victoire. J'en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat d'Afrique, leur avait causé mille désagréments au cours d'une jeunesse orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bénéficiais de ces exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.

Mon père ayant touché de M. Boutry huit cents francs au compte de la troisième année, je n'eus pas trop de peine à obtenir la somme exigée. Je fus donc agréé définitivement… On fit la noce à la Saint-Martin de 1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.

Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service à Fontbonnet où j'étais engagé pour une seconde année. Chaque soir, après journée faite, je rentrais à la maison forestière; chaque matin, au petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais à faire les travaux, les corvées pénibles du beau-père, ce qui m'assurait les bonnes grâces de tous.

Victoire se montrait aimable; je n'avais ni responsabilité, ni inquiétude; ce fut l'un des moments heureux de ma vie.

XVIII

Ce ne pouvait être là cependant qu'une situation provisoire. Nous étions tous d'accord là-dessus et pour reconnaître qu'il convenait d'établir au plus tôt notre «chez nous».

Or, dans le courant de l'année, j'appris qu'une «locature» était vacante à Bourbon, tout près de la ville, en bordure d'un vaste communal granitique et dénudé qu'on appelait «les Craux».

Je fus voir cette propriété qui me parut assez nous convenir et la louai pour trois ans. Nous nous y installâmes pour la Saint-Martin suivante, juste un an après notre mariage.