Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employés! L'achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour nous munir d'une charrette, d'une herse, des objets de ménage indispensables, d'une provision de combustible et de quelques mesures de seigle, il fallut emprunter au père Giraud. Victoire, qui avait été habituée chez elle à un certain confort, souffrit plus que moi de nos débuts pénibles. Au surplus, son caractère froid et concentré l'empêchait de témoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien quand même faire valoir ses plaintes; j'eus souvent à lui dire qu'elle était portée en ce sens à une exagération fâcheuse. Elle geignait:
—Il me faudrait une deuxième marmite… J'aurais besoin de vaisselle… Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages…
On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas, se trouvant enceinte, de se préoccuper des langes et du berceau. Je faisais de mon mieux pour l'encourager, la réconforter.
Nos tête-à-tête des veillées d'hiver surtout furent monotones. J'eus de la peine à m'y faire, moi qui étais habitué à l'animation des maisonnées nombreuses. Une activité utile jamais interrompue m'évita le supplice de l'ennui; je façonnai un araire, puis une échelle et une brouette, et enfin plusieurs pluches ou râteaux à foin. Cela me conduisit jusqu'en mars.
Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s'en allait vendre en ville le lait frais tiré. Je lui portais sa cruche jusqu'à la place de l'Église, au point même où j'avais tant souffert un jour de foire étant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte en porte, pour servir les clients attitrés ou occasionnels. Au début, les vaches ayant pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les froids amenèrent une diminution sensible; elle n'arrivait plus à ses vingt sous, bien qu'elle le vendît jusqu'à la dernière goutte, sans même en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tournée, à cause des doigts gourds et bleuis, cessait d'être amusante.
Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et les poches quasi-vides: elle avait glissé en descendant la rue pavée à la pente si raide—et le lait de même avait glissé de la cruche renversée… Cet accident m'inquiéta par ses suites possibles:—elle en était au septième mois de sa grossesse. Si bien que je pris la résolution de faire moi-même la corvée.
J'eus à essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,—car ce n'était pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois, le soir, les gamins me suivaient en bande:
—V'là le marchand de lait!… V'là le marchand de lait!… Par ici, Tiennon, par ici!
Je préférais ne pas prendre au sérieux les plaisanteries des mauvais drôles—non plus que celles des grands, d'ailleurs. Après deux semaines la chose parut naturelle à tous et les clientes me félicitèrent plus d'une fois de ce que j'étais le modèle des maris.