Je m'intéressais chaque matin à l'éveil de la ville. A mon arrivée il n'y avait d'activité apparente que dans les boutiques des maréchaux et les fournils des boulangers. La plupart des commerçants dormaient encore derrière leurs persiennes closes, de même que les fonctionnaires et les rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, grisé par l'action et l'air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux devantures ou aux portes. Après un moment apparaissaient les ménagères, boulottes ou trop maigres, ridées, ébouriffées, édentées, les seins tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les coins,—toutes ridicules. Le négligé de leur costume accusait férocement leurs déformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des pantoufles éculées, avec des jupes mal agrafées laissant voir la chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, déchirées souvent, des serre-tête ignobles, des bonnets crasseux. Elles proféraient dans un bâillement:
—Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?
—Ma foi oui, Madame; il a gelé rudement.
—Brrouou… Ce qu'il faisait bon au lit!
Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la ville, dans le jour si bien peignées, si bien corsetées, si bien mistifrisées.
—Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh non!
Vain serment, hélas!
Sitôt rentré de ma tournée du matin, je réendossais mes effets de travail, faisais la litière des vaches et garnissais leur crèche; puis, ayant avalé une écuelle de soupe à l'oignon et des pommes de terre sous la cendre, je m'en allais chez le père Viradon, un petit propriétaire voisin, où, moyennant huit sous par jour, je battais au fléau de neuf heures à trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tournée en ville et maintes autres petites besognes qui m'occupaient jusqu'à sept heures; alors, je m'installais au coin du feu, à mes travaux d'outillage,—m'efforçant de prouver à ma femme que nos affaires marchaient bien, que nous n'aurions pas de peine à nous en tirer…
J'avais demandé à ma mère de venir en avril, au moment des couches de Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prétexte à se dérober. La mère Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n'y eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-même la maman et le poupon, tout en m'occupant de toutes les besognes du ménage et de l'extérieur.