Or c'était le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n'avais pas à rester les deux pieds dans le même sabot! J'en vins à perdre, si l'on peut dire, l'habitude de dormir—et ce n'est pas au cours de l'été que je pus me rattraper!

Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J'aurais bien eu assez à faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors, de me trouver à court.

Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m'arrivait souvent de me remettre à l'œuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin Viradon m'avait conseillé de faire du jardinage parce que les légumes se vendent toujours bien à Bourbon, au moment de la saison thermale, quand la ville se peuple d'étrangers. Je restais donc souvent jusqu'à minuit à sarcler, bêcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail. Victoire avait cessé momentanément les tournées de lait, mais elle put vendre quelques têtes de salade, quelques paniers de haricots dont le produit suffit aux besoins courants du ménage.


A la Saint-Martin, nous eûmes la satisfaction de payer sans délai le propriétaire et de rembourser au père Giraud la moitié de la somme qu'il nous avait avancée.

XIX

Je manquais beaucoup d'expérience pour de certains travaux. C'est ainsi qu'avant de me mettre à mon compte je n'avais jamais semé. L'emploi de semeur dans les fermes était tenu d'ordinaire par le maître ou par son fils aîné:—chez nous, mon parrain avait succédé à mon père depuis quelques années. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les rôles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le semeur. Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait guère labourer, ni soigner les bœufs. Et quand la séparation survient, l'un et l'autre se trouvent embarrassés.

Je semai donc la première fois inégalement et trop fort, et ma récolte en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir mon blé s'en gaussèrent. Il y avait de quoi, mais j'en souffris dans mon amour-propre.


A dire vrai, les bons semeurs même n'obtinrent pas, cette année-là, de brillants résultats. A la suite d'une période hivernale de gels nocturnes et de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la récolte de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misère pour les pauvres gens; et c'était bien pis encore dans les villes, à Paris surtout.