Je savais cela par M. Perrier, un ancien maître d'école devenu agent d'assurances,—notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal et, à chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important, il en faisait part à ma femme avec mission de me le rapporter.
C'est ainsi que j'eus connaissance de la révolution de février 1848. Cela me fit souvenir qu'au temps où j'étais pâtre dans la Breure du Garibier, j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose d'analogue: Paris en révolution, un roi chassé et remplacé par un autre qui s'appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc.
Étant allé le lendemain faire la tournée de lait, j'en parlai à M. Perrier qui m'expliqua qu'on venait précisément de mettre à la porte ce roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la République. Il m'indiqua même la différence entre les deux formes de gouvernement.
A la campagne, on ne s'inquiète guère de ces choses-là. Que ce soit Pierre ou Paul qui soit en tête, on n'en a pas moins à faire face aux mêmes besognes et à lutter contre des misères analogues. Pourtant ce changement de régime eut un certain retentissement.
Tout de suite je sus gré à la République de supprimer l'impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le ménageait presque autant que le beurre. Après, il ne se vendit plus que deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer!
Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j'en ai compris plus tard la raison. Mais, à ce moment, je ne trouvais pas que le droit de vote fût une chose d'aussi grande importance que la suppression de l'impôt sur le sel!
Comme bien on pense, ces réformes ne faisaient pas plaisir aux riches. Les céréales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d'en accumuler des provisions considérables et de les faire jeter à la mer, dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A tort ou à raison, je ne sais…
Il y eut bientôt des élections pour nommer les députés. Je reçus plusieurs papiers à cette occasion, et m'en fus trouver M. Perrier pour me les faire lire. Les candidats républicains parlaient de liberté, de justice, de bonheur du peuple et promettaient la création d'écoles et de routes, la diminution du temps de service, l'assistance aux infirmes et aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et prospère dans l'ordre et la paix; ils conseillaient de se méfier des utopistes révolutionnaires enclins à tout bouleverser, à faire table rase de nos traditions séculaires et à nous conduire aux abîmes. J'étais loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez vides de sens, alors que leurs concurrents émettaient quelques bonnes idées pratiques. Je confiai à M. Perrier ma manière de voir et il m'approuva en plein:
—Dites-le bien à vos amis, à vos voisins, il n'y a que les républicains qui aient le désir de voir améliorer votre situation. Les autres sont de gros bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de choses; ils ont lieu d'être contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur importe peu.