J'en fus fortifié dans ma première impression. Mais l'avant-veille du scrutin, pendant que j'étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus assez mal cotés qui criaient bien fort: «Vive la République!» dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s'en défier:

—Si ceux-là arrivent au pouvoir il n'y aura de sécurité pour personne; ils prendront le bien des honnêtes gens et vivront en rentiers à la sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs, représentants de l'ordre et des bons principes!

Je savais qu'effectivement les «pas grand'chose» de la ville affichaient à tout propos leur amour de la République. Mais je réfléchis que les candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que nous voyions ici. D'ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et instruit, était républicain—ainsi que plusieurs autres bons vivants que je connaissais. Et l'illustre Fauconnet menait campagne en faveur des conservateurs. Je dis à ma femme:

—Écoute, en fait que de bien, nous n'avons guère que nos deux vaches;—crois-tu que quelqu'un songe à nous les enlever?… Et il n'y a pas que des braves gens pour appuyer les favoris du curé:—Fauconnet, qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi…

—Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui crient dans les rues?

—Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa taille!

Mais ceux-ci, de toute évidence, faisaient grand tort aux «rouges». J'ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont les gens à réputation douteuse qui prétendent à les soutenir. Les meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs candidats en sont discrédités dans l'esprit de ceux qui, comme moi, n'ont pas d'opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie à l'égard des représentants de chaque tendance.

Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. On est bien embêté, quand il s'agit de prendre une décision pour des choses qui vous dépassent, d'être en butte ainsi aux suggestions des uns et des autres… Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et portai dans la «boîte» le bulletin de la liste républicaine. Ainsi témoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel à deux sous!


Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le président de la République. Et tant de personnages influents, propriétaires, gros fermiers, régisseurs et curés se chargèrent d'affirmer partout l'unique souci des «rouges» de favoriser les ouvriers des villes, qu'on en causait entre cultivateurs, le dimanche, après la messe.