Mon voisin de droite étant priseur me lançait souvent sa tabatière dans laquelle je prenais de toutes petites pincées, histoire de m'éclaircir le cerveau… Mais à ce jeu, je pris goût au tabac et finis par me procurer aussi une «queue-de-rat». La bourgeoise me disputait:

—Sommes-nous riches au point qu'il soit nécessaire que tu te fourres de l'argent dans le nez? Et puis, d'ailleurs, c'est dégoûtant…

Mais ses observations furent impuissantes contre l'habitude déjà prise.

Le travail à proximité de la ville m'entraînait à d'autres dépenses que je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me fallait passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier d'un caboulot tout près. Il m'appelait le matin:

—Eh! Tiennon, viens donc «tuer le ver»!…

«Tuer le ver», c'était boire une goutte d'eau-de-vie. Il offrait sa tournée, je ne pouvais moins faire que d'offrir la mienne: au total deux gouttes bues et quatre sous dépensés.

Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu'un pour proposer:

—Si l'on misait pour avoir un litre… Sacré bon sang que le pain est dur!

Trois sous chacun procuraient un litre à quatre. Ce verre de vin nous donnait du cœur; mais trois sous ça se connaît sur une journée de quinze à vingt sous!

Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n'avais pas le courage de refuser dans la crainte de passer pour «chien» et de me faire remarquer. Mais ces dépenses anormales m'inquiétaient…