Je compris alors que c'est une vraie calamité pour les ouvriers des bourgs et des villes que d'avoir trop d'occasions. Quoique gagnant plus que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent à trouver naturel de dépenser tous les jours une petite somme à l'auberge,—ce qui va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blâmer. Je sentais qu'à leur place je n'eusse pas agi différemment. Mais je résolus de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.
C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris à défricher, du côté de César[4], une portion d'un terrain broussailleux qu'on mettait en culture. Dans cette campagne perdue, ma seule débauche était de puiser quelquefois dans la tabatière…
[4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nommé parce que César, dit-on, eut son camp, au moment de la conquête des Gaules, sur le plateau où il est bâti.
A ce chantier, un jour de mars au soleil déjà chaud, je mis au jour dans des racines de genêts une vipère qui s'éveillait de sa léthargie hivernale. Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagérée des reptiles;—l'ayant regardée un instant s'agiter, je hélai M. Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait là en train de faire mettre en fagots des tas d'épines et de genévriers qu'il avait achetés pour son four.
—Venez voir une belle vipère, Monsieur Raynaud, elle est déjà à moitié désengourdie.
Le boulanger s'approcha.
—Diable, pas rien qu'à moitié; elle se tortille joliment…
Après qu'il l'eut contemplée à loisir, il reprit, d'un ton mi-sérieux, mi-narquois:
—Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la paierait au moins cent sous.