La farine des quelques mesures de froment qu'on faisait moudre aussi était réservée pour les pâtisseries tourtons et galettes qu'on cuisait avec le pain. Cependant on pétrissait d'habitude avec cette farine-là une ribate d'odeur agréable—mie blanche et croûte dorée—réservée pour la soupe de ma petite sœur Marinette, et pour ma grand'mère les jours où sa maladie d'estomac la faisait trop souffrir. Ma mère, parfois, m'en taillait un petit morceau que je dévorais avec autant de plaisir que j'eusse pu faire du meilleur des gâteaux. Régal d'ailleurs bien rare,—car la pauvre femme s'en montrait chiche de sa bonne miche de froment!

La soupe était notre pitance principale: soupe à l'oignon le matin et le soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou à la citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets indigestes et pâteux d'où les dents s'arrachaient difficilement, des pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits à l'eau, à peine blanchis d'un peu de lait. On se régalait les jours de cuisson à cause du tourton et de la galette; mais ces hors-d'œuvre duraient peu. Quant au lard, on le réservait pour la saison d'été, pour les grandes occasions… Ah! les bonnes choses n'abondaient guère!

III

Comme pâtre dans la Breure je commençai à me rendre utile. Le troisième été d'après notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dépassé ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mère avait occupée jusqu'alors; elle lâcha les brebis pour les besognes d'intérieur et les travaux des champs. J'avais sept ans; on me confia la garde du troupeau.

Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros de sommeil.

Un petit chemin tortueux et encaissé conduisait à la pâture. Il y avait de chaque côté des bouchures énormes sur de hautes levées avec une ligne de chênes têtards et d'ormeaux aux racines noires débordantes, à la ramure très feuillue. Cela faisait cette «rue creuse» toujours assombrie et un peu mystérieuse—si bien qu'une crainte mal définie m'étreignait en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Médor, consciencieusement occupé à harceler les brebis, pour l'obliger à marcher tout près de moi, et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.

A la Breure, en présence du large horizon, je respirais plus à l'aise. Vers le levant, vers le midi, la vue s'étendait par delà une vallée fertile de grande importance jusqu'au coteau dénudé, au gazon roussi, qui précédait le bois de Messarges. Quelques champs cultivés se voyaient au nord. Et au couchant régnait la forêt, peuplée là de grands sapins aux troncs suintants de résine qui m'envoyaient leur senteur âcre.

Mais la Breure elle-même était suffisamment vaste—et magnifique par beau temps à l'heure matinale où j'y arrivais. La rosée, sous la caresse du soleil, diamantait les grands genêts, les fougères dentelées, les bruyères grises, les touffes de pâquerettes blanches dédaignées des brebis et masquait d'une buée uniforme l'herbe fine des clairières. Cependant que des bouchures, des buissons et de la forêt s'élevaient sans fin des trilles, vocalises, pépiements et roucoulements, tout le concert enchanteur des aurores d'été.

Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendillés et informes, jambes nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, à l'unisson des oiseaux. La rosée des arbustes mouillait ma blouse et ma culotte, dégoulinait sur mes jambes grêles. Mais le soleil avait vite fait d'effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les ronces rampant traîtreusement au bas du sol, sous le couvert des bruyères; souvent j'étais arrêté, griffé cruellement par quelqu'une de ces méchantes; j'avais toujours le bas des jambes ceinturé de piqûres, soit vives, soit à demi guéries.

J'apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage et je cassais la croûte assis sur une de ces pierres grises qui montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit agneau à tête noire, très familier, ne manquait jamais de s'approcher pour attraper quelques bouchées de mon pain. Mais un second prit l'habitude de venir aussi, puis un troisième, puis d'autres encore—et ils auraient mangé sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu les croire… Sans compter que Médor, s'il n'était pas à la poursuite de quelque gibier, venait aussi; même il bousculait les pauvres agnelets—sans leur faire de mal, d'ailleurs—afin d'être seul à me solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de tout petits morceaux, et les bêleurs profitaient vite de l'instant où il s'écartait à leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de la distribution…