Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous vinrent frapper. En prenant de l'âge, je me suis libéré d'une bonne partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de cela, j'ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le coucher du soleil.

J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La meilleure de mes deux vaches s'étant détachée une nuit, avala goulûment un gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m'en offrit trente francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver…

Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse. Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de notre pauvre étranglée.


A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait en ville et s'était mise à faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache. Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou beurrier; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le batillon: rien! Il m'arriva un soir de le manœuvrer sans interruption de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre…

Le père Viradon, le lendemain, m'assura que c'était un sort. Pareille mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un défaiseux de sorts lui avait donné les conseils suivants:

«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'Église et poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème; tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de minuit, en traînant au bout d'une corde de six pieds de long les chaînes d'attache des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire quatre fois le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.

«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques et les faire brûler dans la cheminée sans être vu…»

—J'ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le défaiseux a dû agir de son côté.

Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme raconter d'un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la fretintaille de ses chaînes!