Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec un simple accompagnement de brioche au lieu de tourton. C'en était trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,—du lait n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu honorable de nous servir ce lait—nourriture commune. Il eut un tel succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables galettes et des inévitables tourtons. Alors, sentant que j'allais tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas possible de suivre plus longtemps la machine.


Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure…

XXIII

Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de décembre qu'il y avait de la neige et qu'il gelait ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf heures; nous nous préparions à user les draps.

—Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout de suite inquiète.

Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs à partir du coucher du soleil et jusqu'à minuit,—période du repos et du silence.

Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle de la part de ces pauvres poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais d'un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais nous étions troublés—pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver, ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre—d'autant plus qu'ils se multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d'autres des chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui précèdent l'aube.

La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui avait juste deux mois. Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se défendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit. Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.