Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler aux propriétaires des bourdes invraisemblables… Ils se considéraient comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces rubicondes.

Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville, près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins encore.

—Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre, m'avait dit la servante.

J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes supérieurs,—supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le tient pour un imbécile…


Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge de la main-d'œuvre.

On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir. Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et l'adaptation fut assez rapide.

Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées—qui jamais ne s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise; elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers… Les métayères de Fauconnet durent s'entendre entre elles—et il advint ceci:

A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du gâteau non levé, ou tourton. Je me régalai de ces pâtisseries toutes fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y eut encore que de la galette et du tourton, et le soir de même. D'un repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un moindre appétit.

Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au four et je vis un nouveau stock de galettes et de tourtons qu'on se préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me mettre à table.