J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge de pouvoir garder les bêtes,—éventualité malgré tout pénible. J'aurais préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas manquer cette occasion.


Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.

La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,—une locature qui s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du château.

M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les conditions.

Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de beurre,—les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au moins neuf mois d'avance.

M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M. Frédéric.

—M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on doit s'abstenir de le gêner—même si cela entraîne une suspension de travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.

Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de M. Frédéric,—d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette personne influente!

Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et capricieux en diable… Cela m'effrayait un peu.