—Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? m'étonnai-je en toute simplicité.
Et Mlle Julie riant de bon cœur:
—Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant!
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d'agir de ce faiseur de livres… Je lui en voulais d'inscrire mes réponses pour les publier, pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour. Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je parlais comme on m'avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans doute jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-là. Et, à l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui mes facultés,—car, de faire venir le pain, c'est bien aussi nécessaire que d'écrire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu à l'œuvre avec moi, l'homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.
XXVII
Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un œil quand on lui parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois le venait rejoindre.
—As-tu bien mangé, Primaud?
—Oh! oui, Monsieur Frédéric!
—Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le laisser, voyons… Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir.
Et il le lui mettait sur son assiette.