—C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux plus…

—Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif; Julie, donne-lui donc un verre de vin.

Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il entrait à la maison ou venait me voir aux étables:

—Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.

—Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé… Je parie que vous avez mangé du lard à volonté?

—Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du vin…

Il faisait grand cas de cette attention délicate—sans l'idée jamais de voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du lard. Il rentrait chez lui enchanté.


Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute, Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,—et à la suite des bavardages inconscients du mangeux de lard. Vraiment, le bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux gens de son pays!

Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché.