Sobriquet.—Sobriquet appartient de plein droit à la pathologie. Il lui revient par la malformation; car tout porte à croire qu'il en a été affecté, soit par vice de prononciation, soit par confusion de l'un de ses éléments avec un vocable plus usuel. Il lui revient encore par l'étrange variété de significations qui a conduit depuis l'acception originelle jusqu'à celle d'aujourd'hui. Le sens propre en est: petit coup sous le menton. Ce sens passe métaphoriquement à celui de propos railleur, et finalement à celui de surnom donné par dérision ou autrement, qui est le nôtre. En étudiant de près le mot, je m'aperçus que soubsbriquet (c'est l'ancienne orthographe) est exactement synonyme de sous-barbe et de soupape, qui signifient aussi coup sous le menton. Sous-barbe s'entend de soi; quant à soupape, il est formé de sous et de pape, qui veut dire la partie inférieure du menton; il est singulier que la langue ait eu trois mots pour désigner cette espèce de coup. Cela posé, briquet m'apparut comme synonyme de barbe, de pape, et signifiant le dessous du menton. Mais il se refusait absolument à recevoir une telle acception. J'entrai alors dans la voie des conjectures, et il me sembla possible que briquet fût une altération de bequet: soubsbequet, coup sous le bec. J'en était là de mes déductions, quand l'idée me vint de chercher dans mon Supplément, et je vis que cette même conjecture avait été émise de point en point par M. Bugge, savant Scandinave qui s'est occupé avec beaucoup d'érudition d'étymologies romanes. Il faut en conclure, d'un côté, que l'opinion de M. Bugge est très probable, et, d'autre côté, qu'on est exposé par les souvenirs latents à prendre une réminiscence pour une pensée à soi. Il y a bien loin de coup sous le menton à surnom de dérision; pourtant, quand on tient le fil, on a une explication suffisante de ces soubresauts de l'usage; et alors on ne le désapprouve pas d'avoir fait ce qu'il a fait. Surnom est le terme général; sobriquet y introduit une nuance; et les nuances sont précieuses dans une langue.
Soupçon.—J'inscris soupçon au compte de la pathologie, parce qu'il devrait être féminin comme il l'a été longtemps, et comme le montre son doublet suspicion. Suspicion est un néologisme; entendons-nous, un néologisme du seizième siècle. C'est alors qu'on le forma crûment du latin suspicionem. Antérieurement on ne connaissait que la forme organique soupeçon, où les éléments latins avaient reçu l'empreinte française. Soupeçon est féminin, comme cela devait être, dans tout le cours de la langue jusqu'au seizième siècle inclusivement. Puis tout à coup il devient masculin contre l'analogie. Nous connaissons deux cas où l'ancienne langue avait attribué le masculin à ces noms féminins en on: la prison, mais à côté le prison, qui signifiait prisonnier et que nous avons perdu; la nourrisson, que nous n'avons plus et que nous avons remplacé par le scientifique nutrition, et le nourrisson, que nous avons gardé. Il y en avait peut-être d'autres. Si elle avait employé ce procédé à l'égard de soupeçon, la soupeçon eût été la suspicion, et le soupeçon eût été l'homme soupçonné. Notre soupçon masculin est un solécisme gratuit. En regard de soupçon, suspicion est assez peu nécessaire. Les deux significations se confondent par leur origine, et l'usage n'y a pas introduit une grande nuance. La différence principale est que suspicion n'est pas susceptible des diverses acceptions métaphoriques que soupçon reçoit.
Suffisant.—Suffisant a ceci de pathologique qu'il a pris néologiquement un sens péjoratif que rien ne lui annonçait; car ce qui suffit est toujours bon. Bien plus, ce sens péjoratif est en contradiction avec l'acception propre du mot; car tout défaut est une insuffisance, comme défaut l'indique par lui-même. On voit que suffisant a été victime d'une rude entorse. Elle s'explique cependant, et, s'expliquant, se justifie jusqu'à un certain point. Il existe un intermédiaire aujourd'hui oublié; dans le seizième siècle, notre mot s'appliqua aux personnes et s'employa pour capable de; cela ne suscita point d'objection: un homme capable d'une chose est suffisant à cette chose. La construction de suffisant avec un nom de personne ne plut pas au dix-septième siècle; du moins il ne s'en sert pas. En revanche et comme pour y marquer son déplaisir, il lui endossa un sens de dénigrement relatif à un défaut de caractère, le défaut qui fait que l'on se croit fort capable et qu'on le témoigne par son air; si bien que le suffisant ne suffit qu'en apparence.
Tancer.—Tancer relève, à un double titre, de la pathologie: d'abord il a, dès l'origine, deux significations opposées, ce qui semble contradictoire; puis il a subi une dégradation et, du meilleur style où il figurait, il a passé au rang de terme familier. Les deux sens opposés, tous deux usités concurremment, sont ceux de défendre et attaquer, de protéger et malmener. On explique cela, parce que le latin fictif tentiare, dont vient tancer, contient le radical tentus, de tenere, lequel peut se prêter à la double signification. Mais il n'en est pas moins étrange que les Romans, qui créèrent ce vocable, aient assez hésité sur le sens à lui attribuer pour aller les uns vers la protection et les autres vers l'attaque. C'est un phénomène mental peu sain qu'il n'est pas inutile de signaler. Durant le douzième siècle et le treizième, les deux acceptions vécurent côte à côte. Mais on se lassa de l'équivoque qui était ainsi entretenue. Le sens de protéger tomba en désuétude; celui d'attaquer, malmener, prit le dessus. Enfin, par une dernière mutation, la langue moderne en fit un synonyme de gronder, malmener en paroles.
Tante.—Tante, avec sont t mis en tête du mot, est un cas de monstruosité linguistique. La forme ancienne est ante, dont la légitimité ne peut être sujette à aucun doute; car ante représente exactement le latin amita, avec l'accent sur a. Mais tandis que la pathologie dans les mots ne les atteint que postérieurement et après une existence plus ou moins longue, ici l'altération remonte fort haut. On n'a que des conjectures (qu'on peut voir dans mon dictionnaire) sur l'introduction de ce t parasite, qui déforme le mot. Ce fut un malin destin qui donna le triomphe au déformé sur le bien conformé; car c'est toujours un mal quand les étymologies se troublent et que des excroissances défigurent les linéaments réguliers d'un mot bien dérivé.
Tapinois.—Un mot est lésé et montre des signes de pathologie, quand il perd son office général, et que, mutilé dans son expansion, il ne peut plus sortir du confinement où le mal l'a jeté. Au seizième et au dix-septième siècle tapinois était un adjectif ou un substantif qui s'employaient dans le langage courant: une fine tapinoise, un larcin tapinois. La langue moderne a rejeté l'adjectif ou le substantif, et n'a gardé qu'une locution adverbiale, de laquelle il n'est plus possible de faire sortir tapinois: en tapinois. C'est certainement un dommage; il n'est pas bon pour la flexibilité et la netteté du langage d'immobiliser ainsi des termes qui méritaient de demeurer dans le langage commun. Gaspiller ce qu'on a ne vaut pas mieux dans l'économie des langues que dans celle des ménages.
Targuer.—Targuer est entaché d'une faute contre la dérivation; il devrait être targer et non targuer; car il provient de targe; peut-être les formes de la langue d'oc targa, targar, ont-elles déterminé cette altération. De plus, il a subi un rétrécissement pathologique, quand de verbe à conjugaison libre il est devenu un verbe uniquement réfléchi; les anciens textes usent de l'actif targer ou targuer au sens de couvrir, protéger. Jusqu'à la fin du seizième siècle se targer (se targuer) conserve la signification propre de se couvrir d'une targe, et, figurément, de se défendre, se protéger. Mais, au dix-septième siècle, la signification se hausse d'un cran dans la voie de la métaphore, et se targuer n'a plus que l'acception de se prévaloir, tirer avantage. Il est dommage que ce verbe, tout en prenant sa nouvelle signification, n'ait pas conservé la propre et primitive. Les langues, en agissant comme a fait ici la française, s'appauvrissent de gaieté de coeur.
Teint.—Le teint et la teinte sont deux substantifs, l'un masculin, l'autre féminin, qui représentent le participe passé du verbe teindre. Mais, tandis que la teinte s'applique à toutes les couleurs que la teinture peut donner, le teint subit un rétrécissement d'acception et désigne uniquement le coloris du visage; et même, en un certain emploi absolu, le teint est la teinte rosée de la peau de la face. Le teint est ou plutôt a été un mot nouveau, car il paraît être un néologisme créé par le seizième siècle. Du moins on ne le trouve pas dans les textes antérieurs à cette époque. Toutefois il faut dire que la transformation du participe teint, au sens spécial d'une certaine manière d'être du visage quant à la couleur, a été aidée par l'emploi qu'en faisaient les anciens écrivains en parlant des variations de couleur que la face pouvait présenter. Ainsi, quand on lit dans Thomas martyr, v. 330:
De maltalent e d'ire e tainz e tressués,
et dans le Romancero, p. 16: