Fille, com ceste amour vous a pâlie et tainte,
on est bien près de l'acception du seizième siècle et de la nôtre.
Tempérer, tremper.—C'est un accident qu'un même verbe latin temperare produise deux verbes français, tremper et tempérer; et cet accident est dû à ce que, l'ancienne langue ayant formé régulièrement de temperare (avec l'e bref) temprer et, par métathèse de l'r, tremper, la langue plus moderne tira crûment tempérer du mot latin. Cela fit deux vocables, l'un organique, l'autre inorganique, au point de vue de la formation; mais, la faute une fois admise par l'usage, tempérer prit une place que tremper ne lui avait aucunement ôtée; car l'ancienne langue avait spécialisé singulièrement le sens du verbe latin; dans mélanger, allier, combiner qu'il signifie, elle n'avait considéré que le mélange avec l'eau, que l'idée de mouiller.
Trépas, trépasser.—Quand un mot, perdant sa signification propre et générale, passe à une signification toute restreinte, d'où il n'est plus possible de le déplacer, c'est qu'il a reçu une atteinte de pathologie. Trépas et trépasser, conformément à leur composition (tres, représentant le latin trans, et passer), ne signifiaient dans l'ancienne langue que passage au delà, passer au delà. Par une métaphore très facile et très bonne, on disait couramment trespasser de vie à mort, trespasser de ce siècle. C'était de cette façon qu'on exprimait la fin de notre existence. Une fois cette locution bien établie dans l'usage, il fut possible de supprimer ce qui caractérisait ce mode de passage, et trépas et trépasser furent employés absolument, sans faire naître aucune ambiguïté. La transition se voit dans des exemples comme celui-ci, emprunté à Jean de Meung:
Non morurent, ains trespasserent;
Car de ceste vie passèrent
A celle où l'en [l'on] ne puet mourir.
Ici trespasserent joue sur le sens de passer au delà et de mourir. Jusque-là rien à objecter, et de telles ellipses sont conformes aux habitudes des langues. Mais ce qui doit être blâmé, c'est qu'en même temps qu'on donnait à trespasser le sens absolu de mourir, on ne lui ait pas conservé le sens originel de passer au delà. Il faudrait que néologisme n'impliquât pas destruction. On remarquera que, tandis que trépas est du style élevé, trépasser a subi la dégradation qui affecte souvent les mots archaïques; il n'est pas du haut style et n'a plus que peu d'emploi.
Tromper.—Plus d'un accident a frappé ce mot. D'abord il est neutre d'origine, et ce n'est qu'en le dénaturant qu'on en a fait un verbe actif. Puis, il est aussi éloigné qu'il est possible de la signification que l'usage moderne lui a infligée. La très ancienne langue ne connaissait en cette acception que decevoir, du latin decipere, qui avait aussi donné l'infinitif deçoivre, par la règle des accents. C'est seulement au quatorzième siècle que tromper prit le sens qu'il a aujourd'hui. La formation de cet ancien néologisme est curieuse. Tromper ne signifiait originairement que jouer de la trompe ou trompette. Par la faculté qu'on avait de rendre réfléchis les verbes neutres, on a dit, dans ce même sens de jouer de la trompe, se tromper, comme se dormir, s'écrier, etc., dont les uns ne sont plus usités et dont les autres sont restés dans l'usage. Dès lors il a été facile de passer à une métaphore où se tromper de quelqu'un signifie se jouer de lui. C'est ce qui fut fait, et les plus anciens exemples n'ont que cette forme. Une fois ce sens bien établi, et les verbes réfléchis neutres tendant à disparaître, se tromper devint tromper, pris d'abord neutralement, puis activement. Qui aurait imaginé, avant l'exemple mis sous les yeux du lecteur, que la trompette entrerait dans la composition du vocable destiné à se substituer à décevoir dans le parler courant?
Valet.—Ce mot avec sa signification actuelle est tombé de haut; et sa dégradation est un cas de ma pathologie. De plus, il est affecté d'une irrégularité de prononciation; il devrait se prononcer vâlet, vu l'étymologie; prononciation qui subsiste, en effet, dans quelques localités. Écrit jadis vaslet ou varlet, il signifiait uniquement jeune garçon; en raison de son origine (il est un diminutif de vassal), il prenait parfois le sens de jeune guerrier. Dans tout le moyen âge il garde sa signification relevée, et un valet peut très bien être fils de roi. Mais à côté ne tarde pas à se montrer une acception à laquelle le sens de jeune garçon se prêtait facilement, celle de serviteur, d'homme attaché au service. Dès le douzième siècle on en a des exemples. Dans la langue moderne, l'usage, à tort, s'est montré exclusif; l'ancienne signification s'est perdue, sauf dans quelques patois fidèles à la vieille tradition; et l'on ne serait plus compris, si l'on donnait à valet le sens de jeune garçon. Toutefois, sous la forme de varlet, le mot a continué de garder une signification d'honneur; mais il ne s'applique plus qu'aux personnages du moyen âge. L'r dans varlet est, comme dans hurler (de ululare), un accident inorganique, mais il n'est pas mal de faire servir des accidents à des distinctions qui ne sont ni sans grâce ni sans utilité.
Viande.—La viande est pour nous la chair des animaux qu'on mange; mais, en termes de chasseur, viander se dit d'un cerf qui va pâturer; certes, le cerf pacifique ne va pas chercher une proie sanglante. Donc, dans viande, l'accident pathologique porte sur la violence faite à la signification naturelle et primitive. Dans la première moitié du dix-septième siècle, ce mot avait encore la plénitude de son acception, et signifiait tout ce qui sert comme aliment à entretenir la vie. En effet, il vient du latin vivendus, et ne peut, d'origine, avoir un sens restreint. Voyez ici combien, en certains cas, la destruction marche vite. En moins de cent cinquante ans, viande a perdu tout ce qui lui était propre. On ne serait plus compris à dire comme Malherbe, que la terre produit une diversité de viandes qui se succèdent selon les saisons, ou, comme Mme de Sévigné, en appellant viandes une salade de concombres et des cerneaux. Pour l'usage moderne, viande n'est plus que la chair des animaux de boucherie, ou de basse-cour, ou de chasse, que l'on sert sur les tables. Nous n'aurions certes pas l'approbation de nos aïeux, s'ils voyaient ce qu'on a fait de mots excellents, pleins d'acceptions étendues et fidèles à l'idée fondamentale. Vraiment, les barbares ne sont pas toujours ceux qu'on pense.
Vilain.—La pathologie ici est une dégradation. Il y a dans la latinité un joli mot: c'est villa, qui a donné ville, mais qui signifie proprennent maison de campagne. De villa, le bas latin forma villanus, habitant d'une villa ou exploitation rurale. Ainsi introduit, vilain prit naturellement le sens d'homme des champs; et, comme l'homme des champs était serf dans la période féodale, vilain s'opposa à gentilhomme et fut un synonyme de roturier. Mais, une fois engagé dans la voie des acceptions défavorables, vilain ne s'arrêta pas à ce premier degré, et il fut employé comme équivalent de déshonnête, de fâcheux, de sale, de méchant; c'était une extension du sens de non noble. Puis il se spécialisa davantage, et de déshonnête en général devint un avare, un ladre en particulier. Enfin, des emplois moraux qu'il avait eus jusque-là, il passa à un emploi physique, celui de laid, de déplaisant à la vue. C'est ordinairement le contraire qui arrive: un sens concret devient abstrait, mais rien en cela n'est obligatoire pour les langues; et elles savent fort bien que ces inversions ne dépassent pas leur puissance.