(Hésitation marquée.) Mais je me suis toujours fait un devoir, jusqu'aux derniers momens de mon existence politique et sociale, de manœuvrer mes emprunts quelquefois forcés, et ce, je ne crains pas de l'avouer, de manière qu'au jour de mon décès, les sommes que j'ai perçues se trouvassent réparties sur un grand nombre de têtes, et toujours de préférence sur les plus riches.
(Approbation générale, à l'exception du vieil usurier.)
»Mais, Messieurs, qu'est-ce que cette perte, en comparaison de celles que vous fera éprouver immanquablement le misérable système de finance, qui vous a été dernièrement présenté. (Silence au centre, hilarité à gauche et à l'extrême droite), une véritable bagatelle en comparaison des immenses avantages dont le nouveau système de crédit, d'emprunt et d'amortissement que je viens de vous dévoiler, pourra vous faire jouir à l'avenir. J'ai chargé mon neveu de le développer, de le rédiger et de le faire imprimer pour le bien commun de tous et comme devant apporter à l'État une nouvelle source de prospérité découverte par mon exemple[7].
(Marques bruyantes d'improbation.)
»Hé! Messieurs, si je voulais m'étendre sur le bien que je vous ai fait et que je suis encore à même de vous faire, il me serait facile de prouver que vous êtes encore mes débiteurs, mais je préfère ne séparer de vous avec la consolante idée que nous sommes ensemble parfaitement quittes.»
«Une voix: Celui-là est trop fort!»
«Je termine, Messieurs, veuillez me prêter pour cela toute votre attention. (Profond silence.) J'ai servi d'exemple au riche; j'ai aidé le pauvre; je n'ai fait, en quelque sorte, que déplacer quelques-uns de vos immenses capitaux pour les reporter vers des points où ils trouvaient un bon emploi. J'ai commencé à opérer le nivellement des montagnes d'or que la fortune s'est plu à élever autour de vous: elle était aveugle jusqu'alors, je l'ai, pour ainsi dire, opérée de la cataracte, mes Mémoires feront le reste..... (Bourdonnement général.)»
Mon oncle, après ces mots, se laissa aller sur la bergère, accablé par les efforts qu'il venait de faire pour prouver à ses créanciers d'une manière si non victorieuse, du moins positive, qu'ils devaient encore s'estimer heureux qu'il ne leur dût pas davantage.
Il est vrai que la fin, si inattendue, de ce discours, produisit dans l'assemblée un mélange de sentimens opposés. Les uns voulaient l'étrangler, les autres n'étaient mus que par des sentimens d'extase et d'admiration.
Peu à peu, cette masse de créanciers ne partagea plus que les mêmes idées de générosité, et chacun d'eux alla déposer au bas de l'estrade, sur laquelle deux des demoiselles de salle de M. Gillet étaient occupées à faire revenir mon oncle de son évanouissement, les billets, lettres de changes, délégations, bons payables avec arrêtés de compte, etc., etc.; que ce digne citoyen avait souscrits à leur profit depuis plus de quarante ans.