Mon oncle revint l'année suivante à Saint-Germain avec un sensible changement opéré dans toute sa personne. S'il avait gagné d'un côté, il avait perdu de l'autre; car il rapporta de ce voyage un goût prononcé pour le jeu auquel il se livra d'une manière telle, que mon grand-père aliéna sa petite fortune pour acquitter les dettes nombreuses que son fils contracta.
Ce fut à cette époque (1787) que mon oncle perdit son père. Il mourut des suites d'une chute de cheval: ma grand'maman suivit de près son mari. Mon père, quoique plus jeune de 10 ans que son frère, mais beaucoup plus sage, fut chargé par le conseil de famille d'arranger les affaires de la succession, bien qu'il ne fût pas majeur. Mes grands parens ne laissèrent que très-peu de chose à leurs enfans, et quoique mon oncle eût déjà reçu six fois la valeur de ce qui pouvait lui revenir, mon père n'en partagea pas moins avec lui les 12,000 fr., montant de la succession.
La révolution venait d'éclater, et mon oncle qui s'était déjà fait remarquer par la violence de ses opinions monarchiques, crut devoir s'expatrier dans un moment où tout ce qui était considéré comme appartenant au parti de la cour, avait à craindre pour sa vie. Une raison qui n'était pas moins forte encore, c'est qu'il ne lui restait plus rien, et qu'étant habitué à vivre grandement, ayant usé son crédit, il n'aurait pu trouver un sou à emprunter.
Il prit le parti de retourner aux Eaux, où il espérait mettre en pratique les nombreuses ressources que le jeu pouvait lui offrir. Il quitta donc Paris au mois de mai 1789, et arriva à Bagnères, où il se fit modestement passer pour un jeune banquier de Hambourg, bien qu'il n'eût jamais trouvé un écu sur sa signature; mais personne ne paraissait s'entendre mieux que lui aux grandes spéculations commerciales; à l'entendre il était en relation avec toutes les places de l'Europe, ayant sans cesse à la bouche le nom des plus fameux négocians. C'était toujours sans affectation qu'il parlait des opérations immenses qu'il avait faites aux dernières foires de Francfort et de Leipsick, et la seule chose qu'on ne pouvait concevoir après l'avoir bien écouté, c'était qu'aucun souverain de l'Europe ne lui ait encore confié l'administration de ses finances, et qu'il vînt perdre aux Eaux un temps qu'il aurait pu employer si utilement à la prospérité de ses concitoyens.
Une autre fois, il trouva le moyen de persuader à un prince russe qu'il possédait, dans une de ses terres en Sibérie, des carrières de marbres dont l'exploitation devait rapporter plusieurs millions. Ils passèrent ensemble un marché que mon oncle céda peu de temps après pour la somme de cinquante mille écus, à un négociant de Florence, lequel se transporta en Russie, et dépensa six cent mille francs à fouiller une prétendue carrière, dont il ne retira même pas de quoi faire un dessus de table de nuit.
En 1796, mon oncle revint à Paris où il se lança dans les affaires. Il obtint un emploi dans les fournitures de l'armée d'Italie, et en 1799, il était un des munitionnaires généraux de l'année de Pichegru en Hollande.
Dans l'espace de huit ans, il fit, perdit, refit et mangea quatre fois sa fortune; enfin, un jour il avoua à mon père qu'il ne possédait pas, pour le moment, un louis, tout en lui proposant d'en parier mille, qu'il reviendrait de Spa, où il comptait aller passer la saison des Eaux, avec cinquante mille francs dans son portefeuille; mon père aurait perdu son pari, et mon oncle l'aurait gagné.
Pendant quinze ans, mon oncle n'eut d'autre existence que celle qu'il tirait de son talent au billard, au piquet, et à d'autres jeux qu'il n'exerçait jamais qu'au rendez-vous des Eaux les plus fréquentées, ou à Paris, au pavillon d'Hanovre et dans d'autres établissemens de ce genre. Son bonheur était si constant qu'on était tenté quelquefois de croire qu'il y entrait beaucoup d'adresse; mais la preuve de sa bonne foi était à la pointe d'une épée où dans le canon d'un pistolet, et mon oncle l'avait tant de fois administré avec succès qu'il avait fini par convaincre tout le monde sans persuader personne.
Cependant le moment était arrivé où il allait voir s'évanouir le rêve de bonheur qui durait depuis plus de quarante ans. C'était en 1821, il était revenu des Eaux de Plombières où il avait passé la saison précédente, et cette fois il en était revenu sans un sou vaillant. Forcé de se loger dans un petit hôtel garni de la rue Saint-Nicolas d'Antin, il avait voulu recommencer le genre d'industrie qu'il avait si bien exploité à Paris, et ailleurs. Mais hélas! il n'avait plus au billard cette justesse de coup d'œil, qui ne lui avait jamais fait manquer au bloc, même une bille de longueur; à l'écarté il ne retournait plus le roi aussi souvent; à l'impérial ses adversaires donnaient mieux que lui, et au piquet les mains lui tremblaient lorsqu'il fallait battre les cartes. Si l'étoile de mon oncle avait commencé à pâlir à Plombières, elle s'était totalement éclipsée à Paris.
Il me serait impossible de peindre le profond chagrin qui s'empara tout à coup de l'homme qui avait toujours vu en riant les événemens les plus tristes de la vie. A la suite d'une partie d'écarté où il avait perdu tout; ayant été piqué sur quatre trois fois de suite, la fièvre s'empara de sa personne le lendemain matin, et le maître de l'hôtel s'empara de sa malle qui contenait tout ce qu'il possédait en linge et vêtement, et jusqu'à une magnifique queue de billard qu'il avait gagnée à un fameux ébéniste de la capitale, comme pour avoir entre les mains une hypothèque de ce qui lui était dû, tant en logement qu'en nourriture.