Mon oncle ne put supporter ce dernier coup, et dès ce moment sa maladie qui n'était autre chez lui qu'un épuisement total de la machine humaine tant au physique qu'au moral, empira d'une manière vraiment alarmante pour lui et ses créanciers. Ayant épuisé toute espèce de ressources, il se fit conduire bravement en fiacre à l'hospice de la Charité où il prétendit devoir être traité d'une manière privilégiée, attendu que le huitième de tout ce qui se perdait au jeu devant retourner aux hospices, ainsi que le cinquième du prix de tous les billets pris au spectacle, depuis quarante ans il avait bien payé sa place à l'hôpital, et que ce n'était qu'un rendu pour un prêté.
Il y entra, en effet, le 3 janvier 1822, ses poches pleines de patience et de philosophie; quant à son amour-propre, il le déposa prudemment à la porte, au risque de ne le plus retrouver en sortant. Pendant un an que dura sa maladie, je lui prodiguai toutes les consolations et tous les adoucissemens qui furent en mon pouvoir. J'allais le voir souvent, et les jours où je ne pouvais absolument me déranger de mes occupations, il passait son temps à m'écrire, et (me disait-il) à mettre en ordre ses écritures, sentant bien qu'il était arrivé au bout de sa carrière. Je me réserve de publier un jour cette correspondance qui ne sera pas moins piquante qu'instructive à cause de l'originalité, et des observations de tous genres dont elle est farcie.
Ce fut à la Charité que mon oncle composa le savant traité que je donne aujourd'hui au public.
Sur la fin de cette année (commencement de décembre) étant en état de sortir, il quitta son hospice pour venir partager avec moi ma très-modeste demeure. Là, il se livra tout entier à cette triste pensée, qu'il allait être incessamment forcé de faire une banqueroute définitive à ce bas-monde et à ses créanciers. Au fait mon oncle pouvait-il se faire un scrupule de la dépense d'une cinquantaine de mille francs (plus ou moins)[6] qu'il avait prélevés chaque année sur ses concitoyens? Non sans doute, aussi vit-il approcher sans effroi le moment fatal. Mais comme il voulait mourir tranquillement, et la conscience pure, il employa les derniers jours de sa vie cosmopolite, à rechercher ses nombreux créanciers, son intention étant de leur déclarer lui-même sa pénible faillite. Ils étaient au nombre de deux cent vingt-deux. Il les convoqua définitivement pour le 19 mai, et le rendez-vous fut indiqué chez Gillet, restaurateur, à la porte Maillot, dans le salon de quatre cents couverts. La plupart ignoraient ce que mon oncle leur voulait; mais telle avait toujours été leur estime et leur admiration pour le génie inventif dont il leur avait si souvent donné des preuves palpables aux jours de sa brillante fortune, qu'aucun d'eux ne manqua au rendez-vous.
Mon respectable oncle se fit conduire en fiacre, car n'ayant pas même la force de marcher, il lui aurait été de toute impossibilité de faire cette course. Arrivé au lieu de la séance, il fit préparer une espèce d'estrade avec une bergère, dans laquelle il devait s'asseoir pour haranguer son monde, puis un premier rang de chaises tout autour, et un second rang placé sur les tables qu'il avait fait disposer à cet effet, se rappelant sans doute la salle de spectacle qu'il avait improvisée à Bagnères, il y avait quarante ans: et lorsque tous ces créanciers furent réunis et placés il s'assit au milieu d'eux, avec calme et dignité, puis commençant par s'excuser sur la faiblesse de sa voix, qui depuis sa sortie de l'hôpital ne lui permettait guère de se faire entendre très-distinctement, et s'être recueilli comme pour rappeler à sa mémoire de vieux et importans souvenirs, il leur tint à peu près ce discours:
«Messieurs,.....
(Grand mouvement d'attention suivi d'un profond silence.)
«Le grand livre de la vie va se fermer pour moi: Voilà tout à l'heure soixante et un ans que mon compte y est ouvert. Il n'appartient ni à vous ni à moi de faire la balance de celui-ci, ce soin n'est réservé qu'à Dieu seul, qui a tenu jusqu'à ce jour le livre journal de toutes mes pensées et actions: (Un vieil usurier fait ici un signe de croix.) Je le vois déjà prêt à entreprendre les terribles additions de cet immense compte courant, et je tremblerais d'apprendre de combien elles me constitueront son débiteur, si son crédit comme sa bonté n'étaient infinis.»
A ce touchant exorde les mouchoirs des deux cent vingt-deux créanciers de mon oncle sortirent de leurs poches et se portèrent à leurs yeux où semblaient rouler quelques larmes d'attendrissement. Mon oncle respira une prise de tabac et continua.
«S'il ne m'est point donné de compter avec le Créateur, il m'a du moins laissé la force et le courage nécessaire pour régler définitivement avec chacun de vous avant ma mort; car je le sens mon heure dernière a sonné (quelques sanglots se font entendre). Voici mon journal, mon grand-livre, mon carnet d'échéances, mon répertoire établi par ordre alphabétique; ils sont visés, cotés et paraphés selon l'usage établi chez un homme qui, ne faisant que des affaires en règle, doit se rendre compte, depuis le premier jour de sa gestion jusqu'au dernier, de ses moindres opérations.»