Habitant à Paris depuis de nombreuses années, la belle y tenait le milieu entre l’acteuse et l’actrice, jouant—sous le nom de Marussia D...—ou ayant joué juste ce qu’il fallait afin de ne pas passer pour uniquement entretenue. Elle comptait d’assez bonnes relations dans le monde théâtral.

On ne lui connaissait pas de liaisons sérieuses. Elle sortait avec l’un, avec l’autre, plus souvent en compagnie d’étrangers plutôt que de Français, car elle parlait allemand, anglais, russe, polonais et italien. Son français, dont elle usait fort correctement, se pimentait d’un léger accent slave.

Elle évoquait sa famille en termes mystérieux et discrets. Elle était de tous points le type achevé de la grande aventurière.

Les soupçons étaient parfaitement justifiés. Marussia ne trompait pas son camarade lorsqu’elle lui parlait au téléphone de ses difficultés à la frontière. L’on savait en effet qu’au début de la guerre, lors d’une tournée effectuée par des artistes français dans un pays encore neutre, la comédienne était devenue la maîtresse du manager de la troupe, vague Roumain dont le père et les frères étaient tenanciers d’un louche tripot balkanique.

Le rasta et l’aventurière étaient faits pour s’entendre, ce furent de grandes amours. Mais les affaires du Roumain se gâtèrent, la chasse aux suspects s’organisait.

Un de ses frères fut arrêté en Suisse. Le manager préféra quitter la France de son propre chef plutôt que d’attendre une expulsion imminente.

La femme pleura, jura fidélité, et, dès qu’elle jugea la chose possible, s’envola pour retrouver son bien-aimé sur les bords du lac Léman où ils vécurent tous deux de longs jours de joies—et d’angoisses.

Le frère incarcéré passa en jugement et fut, par les autorités fédérales, condamné à quelques mois de prison pour espionnage au profit des puissances centrales.

Le couple devint dès lors fort louche et Marussia ne rentra à Paris qu’au prix de mille difficultés. Mais elle ne pensait qu’à rejoindre son amant, tout en préparant son retour éventuel en France.

Sur un appel plus pressant du rasta, elle avait risqué la demande par téléphone.