Je regarde l’avocat.
Personne! O ingratitude! Et le corps de bronze de la danseuse aux cent voiles,—ou sans voiles,—ce corps si ardemment désiré et disputé, fut jeté dans une grossière bière de sapin, puis chargé comme un colis sur un fourgon du train. Je vois encore les deux tringlots, assis sur le cercueil, fumant philosophiquement leur pipe et devisant avec les deux gendarmes à cheval qui suivaient.
Au cimetière, il n’y eut qu’un simulacre d’inhumation. Le corps fut porté à l’amphithéâtre et disséqué; les morceaux furent dispersés un peu partout.
Ainsi finit Manon... Pardon! Ainsi finit Marguerite Zelle, dite Mata-Hari, à l’âge de 41 ans.
IV
LA LEGENDE DE MATA-HARI
Les Allemands se sont beaucoup servis des femmes pour obtenir des renseignements. D’abord on a toujours plus de bienveillance, sinon de confiance, envers une femme, et elle passe partout. Ensuite elle a une arme, le sourire, qui détourne l’attention des plus vigilants. Enfin elle accepte plus facilement les missions importantes et délicates, parce qu’elle ne se rend pas compte du danger et qu’elle s’imagine que «c’est tout naturel».
A l’école d’espionnage que les Allemands avaient établie à Lorrach, dans le grand duché de Bade, et à Fribourg-en-Brisgau, la majorité des élèves étaient des femmes.
D’ailleurs «l’Académie» était dirigée par une femme.
Nous avons rappelé que Mata avait pu paraître—nous n’avons pas dit s’installer—jusque dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères et dans celui du ministre de la Guerre, renouvelant ainsi, quarante ans plus tard, les exploits de la baronne allemande de Kaula, devenue l’amie du ministre général de Cissey.
Mata fut la plus grande espionne de la guerre et les Allemands ne sont pas encore consolés de sa perte: ils l’ont défendue à outrance et ils ont la prétention de l’opposer à miss Cavell qu’ils ont assassinée à Bruxelles.