Celle-ci emmène un train de houille, cinquante wagons, lesquels semblent dans l’ombre, le corps annelé d’un serpent qui ondule rapide à la courbe de la voie.

Et cela disparaît éventrant la nuit.

Longuement, Bécu suit des yeux le fanal rouge accroché à l’arrière du train. Et même après que la petite lumière sinueuse a disparu, il reste encore un instant immobile, fixant l’endroit où les ténèbres se sont refermés comme se referme l’eau sur une chose qui sombre.

Puis il monte sur la voie et la traverse. Mais en redescendant le remblai, il glisse et tombe sur le dos. Lentement, il se relève, replace sa barrette de cuir sur son crâne chauve, et le pas épais, les bras ballants, il repart droit devant lui dans l’obscurité.

Pourtant, l’air gelé de cette nuit d’hiver, cet air qui semble devenu consistant comme de la glace, lui enserre plus étroitement le front, les tempes. Peu à peu se fige l’effervescence de son cerveau.

Déjà les visions s’éteignent et leur souvenir se voile.

Ce qu’il y avait de surnaturel et de menaçant accroché à lui meurt tué par le froid.

Il ne marche plus inconsciemment, fasciné par la peur; il reprend graduellement contact avec le réel. Voici maintenant que cette immense houle de ténèbres parsemée de points brillants lui redevient familière.

Ses yeux devinent la plaine sous l’embrun opaque des ombres.

Les éclats bleutés, essaimés sur ce grand lac d’ombre, le guident, comme en mer, les constellations guident le pêcheur.