Bécu ne détourne même pas la tête pour regarder le canal. Une sirène ayant meuglé lugubrement au loin, il écoute ce signal. Et voici que sa pensée lourde, s’enfonce là-dessous, au fond, là où rampent les camarades de la coupe à terre.

«A quelle heure vont-ils remonter cette nuit? A onze heures? Où peut-être bien encore à la demie passée douze heures.» Cette simple idée, il la tourne, la retourne, la mastique longuement. Elle occupe son cerveau jusqu’au moment où il a atteint la grand’route qu’il avait auparavant hésité à suivre.

Maintenant, sur ce sol pavé qu’aucune neige ne recouvre, à cause des nombreux charrois de houille, on entend résonner son pas solitaire.

Des profondeurs de la plaine, un peu de vent s’est levé, qui souffle et pleure dans les peupliers décharnés bordant la route. Et là haut, dans le ciel noir, transparaît vague et blême, la face cachée de la lune sur laquelle, lentement, glissent des nuages semblables à des voiles de deuil.

Il se hâte, grelottant, meurtri de fatigue.

Mais voici que, tout à coup, deux rais de lumière transpercent l’embrun des ténèbres. Une maison se trouve là, au bord de la route.

Derrière les fenêtres flambantes, on voit des silhouettes se démener avec des gestes grandis; on voit des profils anguleux, arrêtés au front par la saillie rigide des barrettes de cuir, se confondre violents et tourmentés. Des cris rauques, des rires énormes, font vibrer les vitres. C’est là dedans une ivresse sauvage, une gaieté désespérée, pareille à une exaspération.

Sur la route on n’entend plus le bruit mélancolique du pas solitaire. Bécu est immobile. Il fouille dans son bourgeron; ses doigts font tinter des sous, ceux qui lui restent encore de l’indemnité funèbre.

Comme la gueule hurlante et enflammée d’un monstre, la porte vient de s’ouvrir, puis elle s’est refermée sur lui.

Et là, tout autour, il fait sombre: sombre comme dans cette pauvre âme humaine.