Multitude
Solitude
Le jour se lève, blême dans le brouillard qui enlinceule la plaine. Et dans cette lourde vapeur qui flotte sur le sol noir et gluant, s’épand un meuglement sinistre comme en clament tristement les gros vapeurs perdus dans la brume.
Confuses et vagues dans le brouillard qu’elles semblent déchiqueter, des silhouettes humaines se meuvent, avec un piétinement sourd.
Et cette exode d’ombres s’avance de partout, vers l’étrange appel.
A travers un champ labouré, écrasant de leurs sabots les lourdes mottes humides et luisantes de la terre éventrée, une bande de trieuses se hâte dans une marche trébuchante. Frileuses sous leurs robes de cotonnade bleue parsemée de pois blancs, elles vont les bras croisés, les mains cachées sous les aisselles, en faisant un gros dos sur lequel flottent les jolis plis du mouchoir de percaline dont elles s’entourent coquettement la tête. Elles ne causent guère, mais lorsqu’un sabot reste englué au fond d’un sillon, ces fillettes jettent de leurs voix claires, des jurons comme les hommes.
Elles ont atteint une petite route pavée qui passe au bout du champ et leurs sabots font entendre maintenant, sur les grès, un clappement sec, presque joyeux, dans ce jour lugubre où plane le rugissant appel à la peine.
Tout à coup surgi de la brume, un homme sur la route les croise. C’est un grand gars vêtu de toile grisâtre, maculée de houille, avec un foulard de laine rouge enroulé autour du cou et dont la face apparaît très pâle sous la barrette de cuir noir.
Une des trieuses, une maigre fillette aux joues creuses, qui suivait les autres à l’écart, s’est brusquement arrêtée devant l’homme. Tous deux se sont reconnus et se considèrent un instant en silence tandis que le clappement des sabots s’éloigne.