Mais, l’homme qui grelotte, les mains dans les poches, pendant que l’alcool le brûle sous la peau, brusquement s’écrie, piétinant à reculons, pressé sans doute à présent de regagner les corons:

—«Allons la Marie, je te dis adieu, et aussi bonne chance . . . . »

Elle le regarde s’évanouir dans la brume et ses yeux semblent s’agrandir et son regard s’affoler, comme si la plaine voilée l’entourait d’un espace immense et vide, un vide qui lui donnerait le vertige.

Le meuglement sinistre s’est tu; mais au loin, dominant de sourds roulements et des heurts profonds, s’élèvent des sifflements mélancoliques et les lamentations sonores du fer.

Avec une hâte convulsive, comme une bête blessée, la fillette suit de nouveau la petite route pavée qui s’enfonce là-bas, vers l’inconnu en rumeur.

Elle n’avait pas quinze ans lorsqu’il la posséda un soir. Elle s’était laissée entraîner à l’écart par celui-là, parce qu’il avait des yeux très bleus et très doux. Il l’avait possédée sans lutte, car dans l’ombre, lorsqu’elle avait senti sur ses lèvres la bouche du gars, elle avait aussitôt sur lui refermé les bras passionnément.

Presque toutes commencent d’abord par une recherche vicieuse dans un coin, avec un galibot de leur âge. Après, par une veulerie d’âme et des sens, par lassitude aussi de se défendre, elles abandonnent leur corps au hasard, parmi les centaines et les centaines de mâles. Mais la fillette s’était donnée par un coup de cœur, et, comme l’amour est une chose forte et saine, dès ce soir-là, elle repoussa brutalement le frôlement des autres gars. Ce fut chez cette enfant la fidélité farouche de la femme qui aime.

Mais à quoi bon cette fidélité! Marie n’existait pas plus pour Lui—moins peut-être—que les autres filles qu’il culbutait au hasard des rencontres, dans une frénésie fouettée par l’alcool, qui rendait son acte semblable à un viol. Et lorsqu’il la trouvait sur son chemin et qu’il était sans désirs, il passait, sans lui adresser une parole, indifférent au doux regard qui longtemps le suivait.