Alors que l’homme demeurait la brute aveugle et insensible, cette fille du peuple, abêtie par atavisme et les trop hâtifs labeurs de la mine, était initiée par son cœur à tout ce que la passion fait naître de sentiments complexes et douloureux. Dans sa raison frustre survint un idéal, une aspiration vers un bonheur imprécis mais soupçonné, et, au milieu de ses pensées vulgaires, habita la rêverie. Elle souffrit de ne pas se sentir entièrement possédée, de ne pas lui appartenir davantage, de ne jamais voir la douceur menteuse des yeux très-bleus s’éclairer pour elle d’une lueur d’amitié. Sa laideur aussi la tortura, car elle pensait que celle-ci était la cause de cette indifférence, et cela rendit son amour encore plus craintif et dissimulé. Elle eut les navrantes coquetteries des filles laides. Puis, pendant les rares instants d’étreintes, elle essaya de lui exprimer tout ce qu’elle ressentait. Mais il ne fut point encore touché par tout ce que cette passion fit vibrer pour lui du lourd et grossier patois.
Une fois, le hasard voulut qu’elle le surprit caressant une moulineuse entre les piles de madriers servant aux boisages de la mine. Lui se redressa, furieux, croyant que la petite était venue là pour les épier. Il ramassa une pierre et la lui lança à toute volée. Elle ne fut pas atteinte, mais elle reçut un choc douloureux au cœur, comme si la pierre y avait fait une blessure.
Rongée par un désespoir silencieux et par une jalousie sans révolte, elle a vécu jusqu’à maintenant une existence de fièvre et de misère à travers les jours et les mois, avec seulement un peu de bonheur longuement espacé pour la soutenir: ces minutes brèves où il la tient brutalement sous lui.
Le désir de mourir lui était pourtant venu dans un moment de plus grande détresse et de découragement.
C’était un soir d’hiver, elle longeait le canal; les rafales qui galopaient par la plaine rase hululaient aux gibets de fer et aux câbles électriques du chemin de halage; l’eau morte était immobile. L’idée lui vint pour en finir, pour dormir toujours, pour ne plus sentir cette plaie vive au cœur, de s’ensevelir-là entre ces berges, dans cette chose d’épouvante comme le vide. Elle s’arrêta et s’approcha, mais soudain elle eut un recul de terreur comme si elle avait vu une chose affreuse et elle s’enfuit jusqu’au coron en sanglotant.
Ce ne fut qu’un spasme de désespoir qui jamais ne revint. Souffrante et résignée, elle continua à l’aimer, sans que nul soupçonnât que, sous l’enfant laide et chétive, il y avait une amoureuse au cœur exalté, sans entrevoir l’amour fanatique, l’amour navrant qui la faisait taciturne dans la horde bruyante de ses compagnes.
Courbant sa maigre échine, elle se hâte. Maintenant elle longe un grand talus, quelque chose de haut et de vague, très sombre; et cette immense tâche noire du terri, lui semble le reflet de son âme. Elle traverse des voies ferrées, passe entre des files de wagons vides, puis devant elle, se dresse une forme géante qui s’allonge confuse dans le jour embrumé et livide, en une sorte de beffroi.