Quel décor plus tragique: cités de briques noirâtres frangées de maigres potagers, chemins d’escarbilles entre les terrains chauves, groupes de passants aux hardes flasques, déteintes, et qui se frôlent en affectant le verbe le plus canaille, le ton le plus abject. Cabarets aux salles basses empuanties d’odeur aigre, de pétrole et de sueur. Immondes injures proférées par les bouches d’enfants malingres et hâves qui cruellement se bousculent. Et ce ciel fumeux qui pleure sur l’infortune de la multitude hargneuse ou saoule. Telles sont les lignes, les couleurs, les cortèges et les voix de l’un de ces lieux où se recrutent les milices de la prochaine révolution sociale, celle qui changera les institutions humaines.
M. Morel façonne magistralement les statues littéraires des individus que forment ce climat, ces parentages et ces mœurs. Frère de l’art qui valut à Constantin Meunier tant de noblesse, celui-ci appartient en toute originalité au nouveau conteur. Depuis l’époque où Zola composait Germinal, deux générations surgirent dans le bassin minier du Nord. Elles présentent à l’observateur des caractères très différents de ceux que nota le romantisme lyrique du maître défunt. Tout a pris là-bas un autre aspect. La magie de la science a modifié l’usine et son outillage. Les personnalités se sont mieux diluées dans la masse. Les rancœurs d’une population athée, rebelle, ironique, graveleuse et complètement adaptée à ses tâches, ont marqué plus profondément de leur empreinte les descendances: ce qui s’avère dans ce livre.
Il m’étonnerait fort qu’on ménageât la faveur à cet ouvrage d’un Gorki français qui vient d’ajouter plusieurs pages insignes à l’étude contemporaine du peuple, essayée par les auteurs de Jacquou le Croquant, de La Vie d’un simple, de La Maternelle.
Pour épris que nous soyons de tentatives étrangères, il sied que nous aimions les nôtres aussi, lorsqu’elles offrent à l’esprit tant de chances pour s’instruire et s’accroître, en apprenant plus de douleurs et plus de joies, en participant à plus de vies. Savoir rassembler et serrer autour d’un personnage les forces de l’univers est l’intuition philosophique seule capable de justifier l’usage des belles lettres.
A Courrières, des héros se sont révélés au printemps de 1906.
Cet admirable Pruvost qui sut vingt jours, dans la mine délétère, faire survivre les courages de ses compagnons, qui les mena vers le salut, en dépit des âmes ébranlées par les horreurs du réel et par les terreurs de l’imaginaire. Quelle relation d’un siège, quel récit d’une bataille comprirent jamais des péripéties plus atroces que celle de cette longue angoisse? La viande arrachée au cadavre d’un cheval pourrissant, l’avoine, les échardes, l’urine humaine, l’eau sale qui composèrent la nourriture et la boisson de ces malheureux n’étaient pas pour les nantir d’énergie. Celui qui les réconforta par l’aliment sublime de sa parole rude et bonne, de son exemple, celui-là mérita plus que tout autre d’être enrôlé dans notre Légion d’honneur. Élève d’une École des Mines, Nény a montré ce que l’instruction et l’intelligence apportent de force aux caractères qu’elles façonnent.
Et voici maintenant un livre qui marque de quelles peines naissent ces courages.
Certains aiment répéter qu’il n’est plus en France, de cœurs valeureux. Pruvost dément cette opinion. Il offrit la preuve manifeste qu’au milieu de notre peuple se préservent et se perpétuent les qualités du chef. Car grouper des compagnons à l’heure du péril, les guider dans les chemins de douleur, les contraindre à subsister, à marcher, à espérer et à vaincre, c’est là l’œuvre propre du chef. Pruvost témoigna que, parmi nous, se conservent latentes, les vertus des humbles officiers légendaires encadrant les soldats de la Révolution et de l’Empire, les maintenant, décimés, sur le plateau de Praszen, malgré la victoire momentanée des masses ennemies, les conduisant à l’assaut d’une Saragosse fumeuse et meurtrière, les ramenant à reculons et face aux cosaques, depuis Smolensk jusqu’à la Bérésina.
En ce Pruvost s’éternise le type du héros français. Pendant la bataille contre la nature inclémente, contre la terre avare, contre les gaz assassins, ils parurent tels que les aïeux dans la guerre contre les tyrans d’autrefois. J’eusse voulu que M. Fallières allât lui-même sur le carreau de la fosse attacher la croix contre ces poitrines amaigries. J’eusse voulu que, représentée par sa jeunesse en armes, ses plus somptueux régiments de cavalerie et d’infanterie en lignes sous les drapeaux déployés, la France acclamât de ses fanfares, les héros du travail.
Rien n’eût été trop magnifique pour attester l’hommage de la nation à ceux qui la servent en multipliant leur vigueur morale, leur esprit de solidarité. Décorant ces mineurs, elle vénère en leurs personnes les mille victimes du devoir social englouties dans les souterrains de la houille, sous les éboulements. Elle enseigne au monde ceci: l’ouvrier atteint en besognant pour produire l’aise humaine, mérite autant que le soldat blessé en combattant pour détruire les adversaires de nos idées essentielles, de nos idées libératrices.