Pruvost, c’est le peuple qui, par son labeur opiniâtre, constitue la richesse de la patrie, donc la puissance de ses concitoyens à l’époque où l’argent commande et même dote d’efficacité les courages militaires en mettant les inventions de la science dans les mains des états-majors. Aujourd’hui, les grands États achètent la paix au prix d’un énorme appareil de guerre. L’ouvrier d’industrie fournit le principal de ce prix. Aux mineurs, aux verriers, aux forgerons, aux tisserands, à tous ceux qui manient le fer et le feu dans les enfers des usines, nous devons cet or sacré, garantie contre les massacres et les ruines du pire fléau. Si les Germains hésitent à nous attaquer, c’est que les Russes, débiteurs loyaux et reconnaissants, annoncèrent l’union avec la nôtre de leur force que les dépêches anglaises et les révolutionnaires européens décrient faussement, puisque cette simple déclaration de Pétersbourg suffit pour amener la conciliation entre les diplomates d’Algésiras.

A l’ouvrier, nous devons les motifs de notre quiétude relative. La richesse qu’engendre l’effort assidu de ses muscles assure la vie de nos principes, de nos mœurs et de nos traditions. Il est le citoyen tutélaire, le palladium de toutes les patries. Sans lui, le soldat se trouverait, à l’heure dangereuse désarmé. Nos arts latins, notre pensée romaine, notre République législative, notre indépendance spirituelle et civique dépendent de son obstination à produire, en échange d’un salaire médiocre, les objets de nos négoces, les causes de nos millions. Afin que nous jouissions tous de cette sécurité, il livre, par morceaux, son existence aux catastrophes, aux accidents, aux maladies professionnelles. Il ignore, presque toujours, la longévité. L’excès de labeur, l’excès d’alcool le tuent avant la vieillesse. Sans l’excitation du vin, pourrait-il réaliser un effort aussi considérable! Et chaque année, cent cinquante mille tuberculeux expient, en mourant, le péché d’alcoolisme héréditaire.

L’agriculteur fournit le pain quotidien des français. Il ne crée pas la fortune indispensable à leur défense. Peu s’exporte de ce qu’il cultive, de ce qu’il transforme dans les champs. Il oblige les parlementaires au protectionnisme le plus néfaste. Au contraire, l’ouvrier livre tout de lui-même. Chacune de nos excellences est pétrie de sa chair, de son sang, de ses larmes. La table sur laquelle nous écrivons le verre que nous vidons, l’habit que nous portons, le mur que nous regardons: tout naît de sa peine. Notre vie est faite en ses minuties, par les soins douloureux du travailleur manuel.

Or, il a livré pour nous, à la nature souterraine, un épouvantable combat. Mille de ses frères ont péri; et nous savons aujourd’hui, dans quelles tortures. Si mille soldats avaient péri de même sous les décombres d’une citadelle assiégée, nous ne saurions qu’imaginer à la gloire de ces héros. Il sied que notre dévotion s’affirme pareillement à l’égard des travailleurs morts pour la puissance de la patrie. Sur le sol de Courrières, un édifice ne doit-il pas s’ériger, consacrant, grâce à l’art d’un illustre sculpteur, la religion du sacrifice consenti par l’individu afin que la société progresse. Depuis longtemps M. Rodin parfait la maquette d’un monument au Travail. L’heure ne sonne-t-elle pas de dresser ce symbole du génie laborieux sur le tombeau des Mille?

A la gloire de l’ouvrier, la nation reconnaissante dédierait l’œuvre de son plus beau talent.

Nul hommage qui puisse dépasser la mesure du sacrifice. Si les lois de l’évolution économique s’opposent encore aux désirs légitimes du prolétariat, si l’on ne peut lui tailler sa juste part dans les bénéfices sans détruire l’industrie même qui le nourrit, si, par l’iniquité des choses fatales, l’ouvrier reste, comme l’employé, contraint de subir ces influences de la vie générale, il a du moins conquis le respect des penseurs, des élites intelligentes, jadis insoucieuses de sa dignité. C’est ce sentiment de respect, de gratitude et d’amour fraternel qu’il nous appartient de manifester le plus généreusement autour du sépulcre noir.

Et je suis extrêmement heureux d’écrire ces lignes au seuil d’une œuvre d’un écrivain du Nord, un qui connaît les âmes des corons et les humbles intelligences engainées dans la blouse du mineur. M. Morel, le premier, élève ce monument littéraire en l’honneur de nos héros, monument de sincérité, de pitié, de vérité. Il convient de le louer pour avoir uni son rare talent au service d’une si noble cause.

Paul ADAM.

La Paye