Devant un geste de protestation, la voix devient plus incisive et mordante.
—Oui c’est ainsi, on veut trouver dans ces vulgaires malaises intestinaux que tout simple terrassier connaît, un mal redoutable, épidémique et contagieux, sévissant sur les personnels houillers.
Or, ceci m’indiffère absolument, toutes les Compagnies minières étant également suspectées et soumises à examen. Mais chez elles—et voici le seul point qui m’intéresse—l’enquête n’est pas menée de la même façon qu’elle l’est ici.
Je m’explique. Alors que chez elles on examine dix pour cent des ouvriers, dix sujets pris absolument au hasard, chez nous ces derniers sont choisis, triés; on semble éviter d’avoir à examiner un homme d’aspect robuste. Or, il est évident que chez les sujets débilités par une cause quelconque, on est enclin à trouver aussitôt, les effets morbides de cette fameuse anémie ankylostomiasique. Je crains donc, qu’il n’en résulte un état comparatif, fâcheux pour notre exploitation. Pourquoi user de méthode sélective? J’ai la certitude que ces sangsues microscopiques, auxquelles on a donné un nom pompeux, habitent aussi bien des organismes robustes, sans que ces organismes en souffrent gravement. Que l’on interroge nos porions. Beaucoup, diront qu’ils eurent pendant leurs longues années de fond, à souffrir passagèrement de troubles digestifs et intestinaux, sans que, pour cela, leur constitution en ait été délabrée. Enfin, encore que ces statistiques portent sur un fléau très contestable, je désire que la nôtre ne nous soit point nuisible par comparaison. Vous me comprenez, n’est-ce pas, docteur?
Les yeux froids, immobiles, du directeur restent fixés sur la face triste du médecin, avec une expression de sagacité aiguë, pénétrante, tandis que sa véritable pensée demeure en retrait derrière ses arguments.
Le docteur pousse un soupir et doucement hausse les épaules.
—Mon Dieu, monsieur le Directeur, je ne veux pas m’évertuer à vous convaincre de la gravité d’un mal auquel vous ne voulez pas croire. Je désire seulement vous assurer que la Compagnie ne doit rien craindre de la façon dont je mène mon enquête. Je n’ai point, dans les autres fosses, examiné systématiquement que des hommes d’aspect maladif. Sachez que, dans cette dernière fosse, je pose déjà quelques jalons pour l’enquête ultérieure que je ferai sur la tuberculose; j’examine ici certains rapports, certains faits connexes...
A ce nom de tuberculose le directeur a laissé échapper un petit geste d’impatience, et un pli volontaire, s’est creusé entre ses sourcils. Mais s’étant ressaisi presqu’aussitôt, sa physionomie dure s’est fondue dans un sourire aimable, cependant que sa voix métallique, reprenait cette fois avec une nuance de douceur:
—Voilà qui est très bien, docteur, et je vous remercie de m’avoir éclairé; cette déclaration me suffit; et ne croyez pas, en suite de cette conversation, que j’eusse contre vous quelque suspicion ou sentiment hostile. Non pas; je craignais tout simplement que vous n’usiez envers la Compagnie de quelque sévérité. Je n’ai jamais vu en votre manière d’agir, que le fait d’une conscience absolue apportée dans votre travail, en un mot une admirable probité professionnelle. Et c’est bien là, croyez-le, toute ma pensée. Car, je vais même vous avouer que, le poste de médecin principal étant vacant dans notre Compagnie, il me serait agréable que vous en acceptassiez la charge, après vos enquêtes officielles sur l’ankylostome et la tuberculose.
Au lieu de la petite flamme de convoitise qu’on avait espéré allumer dans les yeux du médecin, quelque chose y brille d’ironique.