Maintenant, elle va demeurer là, à les attendre, comme elle le fit hier, durant toute la lugubre journée, comme elle le fit cette nuit même, avant que ne la prit cette idée impulsive de retourner au coron s’assurer qu’ils n’étaient pas rentrés.
Dépeignée, le visage creux, sa robe dégouttante de pluie et plaquée sur ses os, elle reste clouée sur place, sans entendre autour d’elle les propos déments. D’instant à autre, d’un geste égaré, un geste de folle, elle écarte une mèche de cheveux mouillés, qui retombe sur son front. Et le regard fixe, l’oreille tendue, elle est attentive à tous les bruits qui peuvent venir de la fosse.
Là-bas, dans le grand bâtiment rigide et muet, un marteau frappe à coups égaux; et ce bruit perdu et solitaire grandit encore l’impression de désastre et de mort que donne cette masse désemparée.
Pourtant, son imagination de femme ignorante et simple ne complique pas son angoisse. De la catastrophe, elle n’évoque rien, n’imagine rien. Elle ne se représente pas son mari, ses fils, défigurés, carbonisés ou broyés; ni des monceaux de cadavres noircis, devenus pareils à des blocs de schiste, non plus que d’hurlantes agonies. Elle ne voit point une galerie en feu grésillant des chairs, ni des éboulements mettant des corps en bouillie, ni l’eau des poches éventrées s’entonnant dans les bouches, ouvertes pour un dernier cri d’appel.
Non, elle attend qu’ils viennent à elle, dans leurs sarraux de toile grise, le dos rond, les mains sous les aisselles, leurs gourdes de fer blanc leur battant les reins. Elle attend que ces trois faces qu’elle a toujours présentes devant les yeux, s’animent, et que la voix éraillée du père lui dise: «Nous v’la».
Et puis, de leurs chantiers souterrains et de l’existence qu’ils y mènent, elle ne connaît rien. Cette grille, elle ne l’a jamais franchie. Elle ne fut ni trieuse, ni moulineuse, comme le furent, étant jeunes, beaucoup de femmes de houilleurs; fille de paysans, jadis elle travaillait aux champs. Dans le coron, elle n’a connu que ces départs et ces retours des hommes, ces allées et venues régulières, espacées par un grand vide des heures, pendant lesquelles on voisine et on paresse devant des bolées de café.
Mais quoiqu’elle ne soit guère torturée par de terribles évocations, le silence insolite, le silence funèbre de cette fosse, l’oppresse, lui serre le cœur. Et si elle n’écoute pas les propos désespérés des femmes qui l’entourent, elle attend avec anxiété que cette grande bâtisse lugubrement muette, s’anime d’un peu de vie.
Parfois, elle s’évanouit dans une douloureuse somnolence où elle perd conscience des heures noires, des heures glacées qui se succèdent lentement. Alors, il arrive que les trois faces toujours présentes à son esprit se mêlent au souvenir de la maisonnette vide, dans le coron dépeuplé, au souvenir de simples choses familières, qui là-bas, semblent attendre les absents. Les vêtements de rechange sont placés sur une chaise; le cuvier dans lequel ils devaient se débarbouiller, est près du poêle qu’elle a rallumé; sur la table, il y a une lettre qu’apporta le facteur, et qui est adressée à son fils aîné. Et toutes ces choses prennent dans son esprit, l’étrange aspect que revêtent celles que l’on voit dans un cauchemar.
Puis tout cela disparaît, et elle retombe dans une hébétude profonde, ne vivant plus que pour un bruit de pas, qui pourrait venir de la fosse, de cet inconnu terrible.
Tout à coup, une voix, crie «V’la qu’on en remonte encore». Peut-être, par les fissures du barrage, a-t-on aperçu des civières passant au loin, vagues fantômes dans le rayonnement blafard et mourant du fanal électrique.