Aussitôt, la foule a comme un grand spasme. Des femmes se jettent dans les bras l’une de l’autre et s’étreignent en poussant des cris aigus. Il y a des bousculades, des remous. Puis des vagues hurlantes, hérissées de bras, vont déferler contre les poitrails des chevaux. Les mains s’accrochent aux brides, les montures se cabrent, et les voix hurlent.—«Laissez-nous entrer, nous voulons nos hommes.»
Un commandement bref et menaçant retentit: «Refoulez». Alors les sabres ont des reflets qui vacillent, des aciers s’entrechoquent; et le sombre barrage s’ébranle et s’avance. Mais voici qu’une immense clameur s’élève, qui grandit, s’enfle. Et les manteaux noirs, doivent reculer devant un reflux irrésistible de la foule entière, cependant que les chevaux hennissent de peur, en sentant un grand souffle vivant.
De nouveau, les gendarmes sont contre les grilles, immobiles, et serrés botte à botte, solides comme une muraille épaisse.
Les malheureuses femmes délirent. Elles lancent des injures aux gendarmes, elles les lapident avec les épithètes—misérables—lâches—assassins—comme avec des quartiers de briques.
«On en remonte», c’est la troisième fois, depuis qu’elles sont massées devant cette fosse, qu’elles entendent ce cri. Et chaque fois leur élan pour franchir les grilles, pour courir là-bas jusqu’au puits, se brise contre le barrage.
Maintenant, elles ne lancent plus d’injures, elles clament—les noms—les noms—donnez-nous les noms...
Et des voix se font suppliantes. Mais rien ne leur répond. Derrière ce barrage de troupe et cette grille, c’est toujours le même sinistre et redoutable silence, de tout ce qu’on leur cache d’horrible.
Alors, tandis que là-bas, le marteau solitaire continue de frapper à coups réguliers, ici, les sanglots et les plaintes, se reprennent à monter de l’amas confus, où la lueur frisante du fanal électrique, vient blêmir des visages de femmes échevelées.
Lorsqu’Elle avait entendu ces mots qui donnèrent un frisson et un spasme à la foule, ses genoux s’étaient mis à trembler, ses mains s’étaient accrochées aux épaules qui étaient devant elle, et elle avait senti son cœur, battre violemment jusque dans sa gorge. Dans cet instant, elle avait eu la soudaine et fugitive vision de son homme et de ses fils s’en retournant avec elle au coron.
Et puis, tout s’était brouillé dans son esprit. Des remous l’avaient entraînée. Pressée entre des épaules et des poitrines, elle avait suivi les grands mouvements de flux et de reflux. Mais aucune révolte, aucune colère, ne lui avaient fait hurler des injures. Elle était restée isolée dans sa propre angoisse et sa douleur sourde. Seulement, à présent que des sanglots et des plaintes s’élèvent, elle se cache le visage dans les mains et se met elle aussi à pleurer et à gémir, ayant peut-être compris, comme les autres, l’affreuse signification de ce grand silence qui continue de planer sur la fosse.