Les heures noires passent, et sans cesse, la pluie qui noie les ténèbres, tombe glaciale, mortelle, sur les épaules qui frissonnent; et toujours, le vent de la plaine rase, passe à grands coups de faux sur toutes ces têtes éperdues, sur toutes ces faces blêmies et crispées.
De sa chevelure plaquée, l’eau lui glisse sur la nuque, un froid de glace lui coule dans le dos. Mais elle ne ressent plus rien. Ses jambes, tour à tour flagellent puis se raidissent; sa taille s’affaisse, puis se redresse, mais elle n’a plus conscience de sa fatigue. La foule attend l’aube, comme si le jour qui va paraître, devait amener un nouvel espoir. Elle aussi, attend, avec la résignation d’attendre là toujours, engourdie, tombée dans une profonde torpeur physique.
Elle ne sort même pas un instant de sa prostration, quand une femme, à côté d’elle, prise d’une crise de désespoir, se met à lui serrer le bras et à lui dire en branlant la tête: «Non... non... voyez-vous c’est bien fini... ils ne remonteront plus jamais... jamais.....»
Le jour paraît, avec une tristesse de crépuscule. Aucune aurore, aucune teinte claire, ne s’éveillent ni ne s’irisent dans le ciel uniformément sombre; aucun rayon ne peut trouer cette grande loque sale qui, lentement, lourdement, au-dessus de la plaine glisse et qui à l’horizon, semble sur elle, pendre et traîner. Rien ne vibre, rien ne se colore: seule une lividité de plomb, révèle les choses. Et les choses, restent inertes et sans joie.
Dans la cour de la fosse, les chevaux attachés à des piquets, s’ébrouent et frappent du sabot le sol boueux et noir. Des soldats toussent, dans la compagnie d’infanterie qui se tient l’arme prête auprès de la grille fermée. Le long du mur de clôture, entre des faisceaux de fusils, des feux de bivouacs pâlissent. Et le grand bâtiment de fer, grandi par le silence, pèse, morne et tragique, sur le réveil lugubre. Plus rien ne gronde ni ne résonne sous ses grandes nefs sonores et vides. L’arrêt de ses machines, l’arrêt sinistre de sa respiration large et profonde, ont fait de lui un cadavre géant.
Maintenant, plus une civière n’en sort, furtive. Il est terminé, le mystérieux travail de la nuit, et des factionnaires gardent l’entrée du long bâtiment sans étage, dont on a fait une morgue.
Là, sur le froid carrelage dans la pénombre que traversent obliquement des raies de jour blafard tombant des fenêtres, sont alignées cinquante bières béantes. Et sur la blancheur des suaires, se détachent les attitudes suppliciées des cadavres noircis par le feu souterrain: formes confuses et terribles, hérissées de gestes effrayants et pétrifiés.
Il semble que leur torture se perpétue au-delà du trépas et que jamais, ces morts ne s’endormiront, quand leur cercueil sera clos.