— Merci ! bon apéritif !
— On vous attend pour le prendre, hein ? On va dire à la patronne de le faire chauffer, té !
L’élégant comptable étalait complaisamment, sous les tritons qui surmontaient la porte du Sanatorium, son smoking de toile à revers de soie crème, son plastron de « zéphir » saumon et ses escarpins vernis. Ce mulâtre, « intellectuel » que le lycée de la Pointe-à-Pitre avait nanti de brevets douteux et que les lois de la métropole bienveillante avaient dispensé de tout stage sous les drapeaux, était, bien entendu, antimilitariste. Au passage de la « brute galonnée », du « buveur de sang », qui chevauchait à la tête d’une cohorte de soudards, il eut une moue méprisante. Elle s’effaça de son visage comme l’ombre d’un nuage sur une mare : Hiên le Maboul le frôlait de son coude dur. Il lut la menace dans les yeux fous du tirailleur et recula d’un pas : il se cogna au tronc moussu d’un lilas du Japon qui badigeonna traîtreusement de vert tendre le smoking immaculé.
Un garçonnet repoussé par les serre-files bondit à pieds joints dans une flaque d’eau : la boue liquide et rouge acheva l’œuvre de la mousse ; des larmes hideuses constellèrent le pantalon raide, amoureusement repassé, la ceinture de toile à boucle nickelée et à bourse de cuir fauve, le plastron mou, le faux col à reflets de porcelaine.
Le garçonnet s’esquivait ; les rires narquois des congaï, des Chinois hilares, des sampaniers ricaneurs insultèrent à la douleur de la victime : car l’Annamite n’aime point le sang-mêlé, qu’il désigne du nom injurieux de chà-và (nègre).
Le comptable maudit ces braillards imbéciles dont le goût pour les cérémonies militaires lui valait une douche d’eau boueuse. Il disparut, poursuivi par les huées.
Annibal fit le beau, pointa, rua, afin d’éblouir ses congénères attelés, deux par deux, aux victorias qui stationnaient devant le perron de l’Hôtel Ollivier. Des fillettes anémiques, arrachées par le clairon à leurs tas de sable, accoururent de toute la vitesse de leurs maigres jambes brûlées. S’agriffant aux dossiers des bancs verts, elles dansèrent de joie et leurs voix pointues chantèrent avec les cuivres rugissants les vieux refrains nationaux.
La route cessait de courir en bordure de la plage, s’enfonçait entre deux haies de lauriers-roses et de cactus que dominaient les toits sombres des villas et les pentes raides de la montagne proche. Les basses branches des tamariniers formaient une voûte épaisse où se répercuta la clameur joyeuse de la foule. Un nouveau contingent de Chinois et de congaï accourus du marché grossit la colonne.
On arrivait à Benh-Dinh. Derrière les grilles de fer forgé, les façades roses des bâtiments militaires ouvraient leurs larges baies : bâtiments du Commissariat noyés dans l’ombre violette des jaquiers ; Direction d’artillerie, où des piles de traverses peintes au minium gisaient dans des massifs d’iris ; casernes d’artillerie, où chantaient des trompettes nasillardes ; casernes d’infanterie que revêtait encore la hideuse carapace des échafaudages.
Les serre-files coururent, pourchassèrent les gamins ; les sections se formèrent en ligne les unes derrière les autres et la compagnie ainsi massée fit son entrée sur l’esplanade ensoleillée que bordait la forêt ombreuse. Les officiers d’artillerie campés sur leurs mulets massifs abaissèrent, pour rendre son salut à l’Aïeul, leurs lattes courbes ; derrière eux, les conducteurs indigènes firent des signes d’amitié à leurs camarades tirailleurs. Les troupiers d’infanterie coloniale, joignant les mains sur les croisières de leurs baïonnettes, louèrent la tenue de la petite troupe qui se déployait, le dos à la forêt, et s’alignait sans bruit.