Les petits guerriers délirèrent :
— As-tu entendu, Phuc ?
— J’ai entendu, frère aîné.
— L’Aïeul va venir !… l’Aïeul va venir !…
« L’Aïeul va venir !… » Le cœur de Hiên le Maboul bondit dans sa poitrine maigre ; le soleil lui parut soudain éblouissant et l’air lumineux ; la brise lui sembla rire dans les bambous.
Le vieux soldat essuya de sa manche la sueur qui perlait sur tout son visage ridé ; il ramassa le bidon rouillé, but une lampée et, réconforté, recommença de grogner :
— On en a fait du chemin, nous deux, l’Aïeul et moi !… et du travail !… Nous avons noirci au moins trente feuilles que j’ai là, sous cette toile cirée… Et quel pays ! Des dunes hérissées d’une brousse aussi emmêlée que la tignasse de ce grand escogriffe qui me regarde avec des yeux de buse… N’approche pas de la planchette, individu idiot !… Je taille dans la brousse avec mon coupe-coupe ; l’Aïeul examine une machine en cuivre, écrit des signes sur son papier, et on s’en va… Encore une dune, et l’on s’arrête encore… Si vous me bousculez, troupeau d’oies, je plie bagage… De mon temps, les jeunes tirailleurs étaient plus respectueux de leurs anciens, surtout quand ces anciens avaient vingt-deux ans de service et portaient le galon de 1re classe. Où vous a-t-on recrutés ?… Après les dunes, les palétuviers. On enfonce dans la vase ; l’Aïeul me tire, je tire l’Aïeul… On couche dans la forêt sur les feuilles ; l’Aïeul a la fièvre ; je lui donne de la quinine, et le voilà gaillard… Sale pays, sales habitants ; des Moï, des singes habillés d’une ficelle où pend un petit rideau, et qui ne savent même pas l’annamite… Palabres solennels dans les villages : nous causons par signes, et, au bout de huit jours, nous voilà bons amis, parce que l’Aïeul a ressuscité une vieille édentée qui crevait dans une cabane… On nous donne de belles fêtes : les sauvages exécutent des danses grotesques en trépignant en rond et en jonglant avec des sagaies. La carte terminée, il faut se séparer et voilà les Moï qui geignent et se badigeonnent le museau de boue. Ces imbéciles voudraient garder l’Aïeul dans leurs villages… Enfin on se quitte avec des sanglots, et me voilà !… L’Aïeul, fatigué, fait la route dans une charrette à bœufs. Il n’arrivera pas avant le coucher du soleil… Je ne vous conseille pas de venir l’ennuyer ce soir : le premier que je prends à rôder sous la véranda, je lui casse les reins !
— Ha ! ha ! ha !
— Allons ! qui veut m’aider à trimbaler chez l’Aïeul tout cet attirail ?… La route a été dure ; mes vieilles jambes sont lasses et auront bien assez de me porter.
— Nous t’aiderons tous, Bèp-Thoï !