Certes, le «potard» saboteur agirait autrement. Il se bornerait à gaspiller les produits pharmaceutiques, à en faire une généreuse distribution; il pourrait encore employer pour les ordonnances les produits purs,—mais très coûteux,—en place des produits frelatés qui s'emploient couramment.
En ce dernier cas, il se dégagerait d'une complicité coupable… de sa participation au sabotage patronal,—criminel celui-là!—et qui consiste à délivrer des produits de basse qualité, d'action quasi nulle, au lieu des produits purs ordonnancés par le médecin.
Il est inutile d'insister davantage pour démontrer que le sabotage pharmaceutique peut être profitable au malade, mais qu'il ne peut jamais,—au grand jamais!—lui être nuisible.
C'est d'ailleurs par des résultats similaires, favorables au consommateur, que, dans bien des corporations,—entre autres celle de l'alimentation,—se manifeste le sabotage ouvrier.
Et s'il y a un regret à formuler c'est que ce sabotage ne soit pas davantage entré dans les mœurs ouvrières. Il est triste, en effet, de constater que, trop souvent, des travailleurs s'associent aux plus abominables frelatages qu'il soit, au détriment de la santé publique; et cela, sans envisager la part de responsabilité qui leur incombe dans des agissements que le Code peut excuser, mais qui n'en sont pas moins des crimes.
Un appel à la population parisienne—dont ci-dessous est reproduit l'essentiel,—lancé en 1908 par le syndicat des Cuisiniers, en dit plus long sur ce sujet que bien des commentaires:
Le 1er juin dernier, un chef cuisinier, arrivé du matin même dans un restaurant populaire, constatait que la viande qui lui était confiée s'était tellement avariée, que la servir eût été un danger pour les consommateurs; il en fit part au patron qui exigea qu'elle soit quand même servie; l'ouvrier, révolté de la besogne qu'on voulait de lui, refusa de se faire complice de l'empoisonnement de la clientèle.
Le patron, furieux, de cette indiscrète loyauté, se vengea en le congédiant et en le signalant au syndicat patronal des restaurants populaires La Parisienne, afin de l'empêcher de se replacer.
Jusqu'ici, l'incident révèle seulement un acte individuel et ignoble du patron et un acte de conscience d'un ouvrier; mais la suite de l'affaire révèle, comme on va le voir, une solidarité patronale tellement scandaleuse et dangereuse, que nous nous croyons obligés de la dénoncer:
Quand l'ouvrier s'est représenté à l'office de placement du syndicat patronal, le préposé à cet office lui déclara: qu'à lui, ouvrier, ça ne le regardait pas si les denrées étaient ou non avariées, que ce n'était pas lui qui était responsable; que du moment qu'on le payait il n'avait qu'à obéir, que son acte était inadmissible et que désormais il n'avait plus à compter sur leur service de placement pour avoir du travail.
Crever de faim ou se faire au besoin complice d'empoisonnement, voilà le dilemme posé aux ouvriers par ce syndicat patronal.
D'autre part, ce langage établit bien nettement que, loin de réprouver la vente des denrées avariées, ce syndicat couvre et défend ces actes et poursuit de sa haine les empêcheurs d'empoisonner tranquillement!
Il n'est sûrement pas un spécimen unique dans Paris, ce restaurateur sans scrupules qui sert de la viande pourrie à sa clientèle. Cependant, rares sont les cuisiniers qui ont le courage de suivre l'exemple donné.
C'est que, hélas, à avoir trop de conscience, ces travailleurs risquent de perdre leur gagne-pain,—voire d'être boycottés! Or, ce sont là des considérations qui font tourner bien des têtes, vaciller bien des volontés et mettent un frein à bien des révoltes.
Et c'est pourquoi, trop peu nous sont dévoilés les mystères des gargottes,—populaires ou aristocratiques.