L'abbé Resongle frappait déjà à la porte des Mériel, à la grande! la petite, depuis les fiançailles, était réservée aux gens de service. Et à peine introduits pour la forme dans l'obscurité du salon, les arrivants étaient invités à passer au jardin où la société se trouvait réunie pour le tennis… Au bout de l'allée de charmille, dans un cabinet de verdure qui s'ouvrait sur la pelouse, les Favaron père et mère et madame Mériel assistaient aux ébats de leurs enfants.

Monsieur de Favaron avait la mine étoffée et fleurie d'un bel homme sur le retour, une tête d'apparat avec un nez busqué de grand carrossier et un front trop vaste où se poursuivaient quelques mèches indigentes. Madame de Favaron lui ressemblait ; une grosse dame qui exhibait, jalousement conservés — et pour qui, grand Dieu! — les restes d'une beauté qui florissait du temps de l'empereur second : une taille sanglée à crever dans une carapace prétentieuse, une figure acide et couperosée de blonde mûrissante, où le duvet apparaissait çà et là comme une moisissure.

L'homme et la femme — les deux faisaient la paire — saluaient les arrivants d'une inclinaison de tête aimable et familière pour le curé, condescendante pour le séminariste, tandis que madame Albanie leur souriait de toute sa figure un peu menue, presque enfantine, à peine solennisée d'embonpoint. Soulevée à demi du fauteuil où la clouaient d'invincibles rhumatismes, elle présentait Gilbert à ses hôtes, puis l'attirant à elle :

— Approchez, Monsieur l'abbé, qu'on vous regarde! Eh! mais, savez-vous que vous n'avez rien perdu à votre changement de costume? La soutane vous va à ravir. Elle vous grandit un peu. Et cet air grave! Tournez-vous maintenant, qu'on voie votre tonsure. Parfait. Dieu! que votre maman aurait été heureuse si elle avait pu vous voir dans votre nouvel habit, soupirait-elle. C'était son rêve. Pauvre Louise! Elle serrait la main de Gilbert. Vous nous restez ce soir, ajouta-t-elle. Monsieur le Curé était chargé de vous inviter. Et il a dû vous annoncer aussi…

Elle n'acheva pas, se contenta d'indiquer d'un coup d'œil sa fille et son futur gendre, un insignifiant bellâtre, qui venaient vers eux, raquettes en mains, suivis d'un collégien monté en graine, figure glabre, impertinente et flétrie : Bernard Mériel.

Claire! Elle était là, devant lui, pas du tout émue ni attendrie par les fiançailles, comme il l'avait supposé, changée un peu cependant, avec plus de désinvolture dans le geste, plus d'autorité dans le regard. Elle avait avancé dans la vie ; elle avait connu davantage le pouvoir de la beauté, le prestige de l'argent. L'éclat de la jeunesse, la certitude de sa force débordaient d'elle comme le vin d'une coupe trop pleine. Mais qu'avait Gilbert à l'analyser ainsi? Que faisait-il des prescriptions et des défenses promulguées au séminaire : « Ne jamais regarder une femme en face. »

Le lévite baissait les yeux. Mais Claire lui tendait la main. Pouvait-il faire autrement que de la prendre? Ses doigts tremblaient dans la légère étreinte. Il balbutiait. Il devait avoir l'air ridicule. Ces jeunes gens qui le dévisageaient, qu'allaient-ils penser de lui?

La poignée de main d'Adrien de Favaron lui rendit un peu de sang-froid. Mais le tutoiement de Bernard le troubla de nouveau. Ne devait-il pas faire respecter son habit? Madame Albanie lui vint en aide en reprenant Bernard. Et Gilbert s'en voulait de s'arrêter à ces vétilles. Mais il en voulait aussi à la vie mondaine de les lui imposer. Il comparait les événements, les émotions de la journée aux émotions, aux événements de la veille ; il constatait la déchéance.

Claire souriait :

— Nous vous tenons enfin, Monsieur Gilbert… pardon, Monsieur l'abbé, se reprenait-elle. Eh bien, puisque vous voilà revenu, nous allons, tout de suite, mettre votre bonne volonté à l'épreuve. J'en ai assez du tennis à trois. Vous allez faire le quatrième. Je vous prends dans mon camp.