Mais Claire bientôt lâchait ses outils, le plomb lui avait noirci le bout des doigts et le sertissage lui avait donné un commencement d'ampoule.
— Assez travaillé pour aujourd'hui! s'écriait-elle, en décrochant la guitare suspendue au mur au-dessous d'un trophée d'armes ; et, la tête penchée, les sourcils froncés légèrement, elle tendait les cordes, préludait, chantait enfin, en s'accompagnant, une chanson espagnole. Elle ne faisait que fredonner d'abord, afin de ne pas gêner la conversation de sa mère et de Gilbert ; mais à mesure que la chanson accentuait son rythme, précipitait son allure, la chanteuse s'animait, oubliait de se contraindre. Elle n'avait qu'un filet de voix et ce filet était âcre ; mais cette âcreté même, cette chaleur nerveuse s'accordait avec ce qu'elle essayait de dire, avec le rauque dialecte, les coups de soleil et d'ombre, les élans de passion et les langueurs subites de la habanera.
Los hijos de mimorenas
. . . . . . . . .
Gilbert ne perdait pas une note.
Mais Bernard intervenait :
— Pas si vite, tu manques l'effet, faisait-il observer à sa sœur. Et il reprenait le motif à sa façon. J'en suis sûr, expliquait-il. C'est comme ça qu'Anita le donnait aux Folies Toulousaines. Demande-le plutôt à Adrien. Elle lui a coûté assez cher à apprendre, cette habanera ; il ne l'oubliera pas de si tôt…
— Suffit! ripostait Claire. Je te dispense de me parler des maîtresses d'Adrien…
C'était sans doute indiscret d'en écouter plus long, et Gilbert se le reprochait un peu ; mais les histoires que lui contait Mme Mériel étaient d'un si médiocre intérêt : cancans de village, racontars de sacristie, le séminariste ne résistait pas à la curiosité de suivre les propos du frère et de la sœur.
— Les maîtresses d'Adrien? répliquait Bernard ; sois tranquille, je ne les connais pas toutes. Mais cette Anita était vraiment une bonne fille. Tu aurais tort de lui en vouloir. C'est elle qui m'a présenté à Adrien. Et elle m'a donné d'excellents tuyaux sur lui. Il paraît que…