L'heure du bézigue avait sonné depuis un moment et l'abbé laissait passer l'heure. La partie commencée, sa carte en l'air, prête à couper une brisque, il s'arrêtait, repris par son idée fixe. C'était un détail oublié qui lui revenait, une lettre à écrire tout de suite.

— La provision de papier d'argent est épuisée ; je me suis chargé de la commande…

Mme Mériel l'admirait.

— Comment pouvez-vous penser à tant de choses? Ménagez-vous, Monsieur le Curé, prenez garde!

— Le bon Dieu me soutiendra, répliquait l'abbé Resongle. Et il s'administrait un second verre de bénédictine.

La question du chant faillit tout entraver. Il s'agissait de choisir les motets que devaient chanter les Enfants de Marie, et le choix n'allait pas tout seul. L'abbé Nohèdes, à qui incombait cette partie du programme, avait sur la musique religieuse des idées qui n'étaient pas celles de M. Béquine, organiste attitré de la paroisse. L'abbé tenait pour la sévérité de la liturgie, M. Béquine pour les flons-flons d'opéra, qu'il accommodait en cantiques. Il y eut conflit, menace de démission de l'organiste, toute une affaire, que l'abbé Resongle, indifférent en ces matières, trancha en imposant les compositions du R. P. Lambillotte, musicien douceâtre et canonique.

Cette difficulté réglée, il n'y avait plus qu'à penser à la décoration de l'église et des maisons devant lesquelles devait passer le cortège.

Chez les Mériel, tout le monde était en l'air. Depuis Claire, grande ordonnatrice, jusqu'à Bernard, chargé des travaux de pyrotechnie, car on avait résolu de clôturer la fête par des illuminations accompagnées de fusées et de bombes — chacun s'occupait à sa manière. Gilbert lui-même était appelé, consulté à chaque instant. Claire ne pouvait rien faire sans lui. Ç'avait été d'abord le plan d'ensemble à inventer, à dessiner : un décor de verdure et de fleurs qui devait envelopper la façade tout entière. Puis les détails, les guirlandes, les couronnes. Déjà les antiques palissades de buis qui clôturaient le jardin avaient été tondues et des mains diligentes tressaient les menues branches en cordes, en festons, en astragales. Un large transparent représentant N.-D. de Lourdes devait, encadré dans une croisée du premier étage, former le centre de la composition, que complèteraient à la dernière heure les orangers du jardin alignés le long du mur et, avec les orangers, les hortensias, les hémérocales, les glaïeuls, toutes les fleurs du parterre offertes en un bouquet grandiose.

Gilbert avait fini par se passionner pour ces choses. Il s'attendrissait sur la communauté de vie que les préparatifs de la fête avaient inaugurée dans la maison.

Il croyait par moments remonter les âges, revivre un de ces moments de ferveur qui animaient jadis les familles chrétiennes. L'attitude de Claire encourageait cette illusion. Elle avait depuis quelques jours un air enthousiaste et grave qu'il ne lui connaissait pas encore, avec cependant des fusées de gaieté çà et là, mais d'une gaieté blanche, sans malice, comme de quelque jeune nonne folâtrant dans le cloître avec ses compagnes. Elle chantait ; sa voix s'unissait à la voix des jeunes servantes qui l'aidaient à tresser le buis. C'était un cantique sentimental du père Hermann :